13 mai 2009
Vieux cons
Plus de la moitié des Français (51%) affirment avoir une image négative des jeunes. 70% les considèrent comme individualistes, 59% comme intolérants. C’est un sondage Audirep pour l’AFEV. Pas difficile de voir là les résultats du dénigrement permanent, de la stigmatisation organisée patiemment par les médias et les politiciens. Une société de vieux qui n’ont jamais connu (ou très peu) le chômage, qui ont eu le loisir de prendre leur retraite à 55 ans, sans se demander qui la paye, une société que la misère et l’injustice à l’œuvre sur la planète n’empêchent pas de dormir, une société pour qui la solidarité se ramène à donner quelques pièces jaunes de temps en temps, cette société, donc, se permet de juger une classe d’âge à laquelle elle n’assure aucun avenir : les contrats précaires, le chômage, les déficits publics abyssaux qu’il faudra pourtant bien combler un jour - mais pas tout de suite pour ne pas contrarier l’électeur - l’incertitude sur le financement des retraites futures, un délabrement environnemental qu’on n’a jamais connu dans l’histoire de l’humanité, voilà ce que les braves gens laissent derrière eux. En toute bonne conscience, sans doute, celle des braves gens qui n’ont jamais rien à se reprocher.
29 mars 2009
Les enfants d'abord, vraiment ?
Cela se passe à Montreuil (93) : un homme lynché par des dizaines d’individus déchaînés. Encore une des 222 "bandes violentes" répertoriées par Alliot-Marie ? Nullement : il s’agit simplement de braves gens, sans doute amis de l’ordre et de la justice, qui avaient juré de faire un sort à un promeneur confondu par erreur avec un pédophile recherché par la police. Il se trouve – mais ce n’est sans doute qu’un pur hasard – que la victime est originaire du Maghreb. Ce que le Parisien (27/03/2009) rapporte n’est rien d’autre que le récit d’une ratonnade, un déferlement de haine à l’état brut, une haine de brutes, derrière laquelle on aurait du mal à trouver un quelconque sentiment de compassion ou de respect pour les enfants victimes de pédophiles. Depuis quelques années, la pédophilie a pris une place de choix à la une de l’information et dans l’indignation publique, quoique, autant qu’on puisse le savoir, le phénomène ne soit pas en expansion. On a déjà remarqué plus d’une fois (Journal d’école, 18/08/2008) à quel point cette indignation cachait mal des sentiments et des pensées inavouables, récupérés par les pouvoirs publics dans leur croisade sécuritaire : la rétention de sûreté, par exemple, sous prétexte de protéger les enfants, est un gage donné à la partie de l’opinion publique dont on attend les suffrages. Les Dupond Lajoie qui se sont illustrés l’autre jour à Montreuil, des gens ordinaires, de bons pères de famille, montrent la face sinistre de l’indignation populaire.
18 mars 2009
Défaillance technique
Comme certains visiteurs ont pu s’en rendre compte, un problème technique, indépendant de ma volonté, a perturbé depuis hier soir la parution des commentaires. Canalblog semble avoir rétabli la situation. Je profite de l’occasion pour rappeler que je ne suis pas non plus responsable de la publicité qui vient polluer le blog. Canalblog avait assuré que l’on pourrait bientôt opter pour un blog payant sans pub mais mais on ne voit toujours rien venir. Heureusement, chacun a la possibilité de rendre cette pub invisible en activant le blocage de pub par exemple sur son antivirus.
31 décembre 2008
Andahuaylillas
[Photo les Chemins du Baroque]
Cet orgue, que l’on peut voir et écouter à l’auditorium du couvent Saint Ulrich à Sarrebourg, siège du Centre international des Chemins du Baroque, a une histoire peu banale : il s’agit d’une copie à l’identique de l’orgue historique d’un petit village du Pérou, Andahuaylillas. On pourra lire en détail sur le site des Chemins du Baroque l’histoire de cette restauration et d’une coopération exemplaire menée depuis plusieurs années avec l’ancien pays des Incas par cette association, bien connue des amateurs de musique baroque (productrice notamment du label K617).
Si cette info trouve place ici, c’est aussi parce que l’orgue est l’œuvre d’un partenariat entre les Chemins du Baroque et le Lycée professionnel de Sarrebourg : pendant trois ans, les lycéens ont travaillé à cette réalisation avec Jean-François Dupont, facteur d’orgue. Les promoteurs de l’opération expliquent à juste titre : « (...) Dans notre monde de spécialisation à outrance, activités manuelles et intellectuelles semblent séparées à jamais. Il en résulte que le domaine de la création artistique est de plus en plus réservé à des catégories sociales bien spécifiques, à l’exclusion des travailleurs manuels lorsque ceux-ci n’ont pas la chance de pouvoir s’exprimer dans le seul domaine qui soit intermédiaire entre l’art (et plus particulièrement celui de la musique) et le travail manuel : l’artisanat. Sans les artisans, en effet, qu’ils soient luthiers ou facteurs d’orgue, point d’instruments et donc, point de musique(...) »
Pour tous ceux – ils sont nombreux – qui n’ont que méfiance et soupçons pour les jeunes, mépris et moquerie pour l’éducation, cet investissement des lycéens et le chef d’œuvre qui en est l’accomplissement apportent un flagrant désaveu.
C’est avec cette histoire quand même réconfortante que je voulais terminer cette année et présenter mes vœux aux lecteurs, fidèles ou non, aux visiteurs, réguliers ou de passage, de mon Journal d’école. Bonne année à tout le monde !
29 décembre 2008
Qui est fou ?
Il n’y a vraiment pas de quoi se réjouir de l’actualité de cette fin d’année. La guerre qui reprend ses droits au Moyen Orient, délibérément provoquée par des hommes qui ne veulent pas la paix. On apprend également (le Monde, 28/12/2008) que, depuis 2003, la guerre en Irak avait provoqué la mort de 100 000 civils. Dans la seule journée d’hier encore, sur la planète, plusieurs milliers d’enfants sont morts à cause de la guerre, de la malnutrition ou de maladies courantes. Chez nous, des gens meurent de froid dans les rues, d’autres meurent à la porte des services d’urgence qui n’ont plus les moyens de les accueillir. Heureusement, les grands de ce monde veillent : ainsi, après avoir signé un mirifique contrat d’armements avec le Brésil, Sarkozy peut passer l’âme en paix de luxueuses vacances au soleil. Hélicoptères de combat et sous-marins qui feront sans doute le plus grand bien aux paysans sans terres ou aux pauvres des favelas, On aura sans doute remarqué que tout cela n’est pas bien grave pour nos médias, au moins télévisés, qui ont fait leur une avec la disparition d’un malade d’un hôpital psychiatrique à Marseille. C’est à ce genre de priorités éditoriales et des préoccupations qu'elles révèlent qu’on voit effectivement qui est malade...
01 décembre 2008
Comment dire ?
Jusqu'où laisser dire ? Force est de reconnaître qu'une bonne partie des commentaires laissés depuis quelques semaines sur Journal d'école dérivent sérieusement. Injures, insultes, attaques personnelles, incongruités de toutes sortes émaillent la rubrique. Vous me direz que ce n'est pas nouveau mais cela s'aggrave dangereusement. Par philosophie et par tempérament, j'ai toujours choisi jusqu'à présent de laisser dire - n'ayant jamais supprimé qu'une poignée de commentaires - et ce serait regrettable d'en arriver à d'autres solutions comme la parution des commentaires après modération. Il faudrait en particulier que cessent les attaques ad hominem - quoiqu'on dise, j'en suis la cible privilégiée et de longue date - ainsi qu'un vocabulaire qui écorche les oreilles. Je rappelle aussi à chacun que, si j'assume pleinement mes propres écrits, même s'ils paraissent parfois véhéments, l'éditeur de ce blog - moi-même, donc - est légalement responsable de tout ce qui s'y écrit, y compris par d'autres dans les commentaires et que je ne me sens quand même pas l'âme d'un martyr. Alors que la police embarque un journaliste au petit matin, que Sarkozy prétend nommer les dirigeants de la télé publique, qu'internet fait l'objet d'une campagne de dénigrement ridicule et de menaces à peine voilées (sous la coupe du CSA ?) ou que le ministre de l'EN lance un appel d'offres pour une désormais célèbre veille éducative, il est peut-être bon que les internautes et plus précisément la blogosphère montrent de quel côté est le sens des responsabilités.
09 novembre 2008
Ministre de la communication nationale
Franchement sordide la tonalité des propos confiés au Monde (07/11/2008) par Darcos : les familles, paraît-il « plébiscitent » sa politique et si, le 19 octobre dernier, plusieurs dizaines de milliers de profs sont descendus dans la rue, c’est pour lui le signe que les 97% qui n’ont pas manifesté approuvent sa politique. Dans la morgue et la provocation, Darcos fait encore mieux que Robien, ce qui n’est pas peu dire. Dans ce même entretien, le ministre confirme ce qui est en train de devenir une inquiétante habitude : la docilité d’un prof, son silence, s’achètent. Ainsi, à quelques jours d’une journée d’action prévue en primaire, Darcos annonce une prime de 400 euros pour les enseignants chargés des évaluations en CE1 et CE2, évaluations qui, n’en doutons pas, retrouvent ainsi toute leur valeur aux yeux des récalcitrants. Pourquoi se priver d’une recette qui semble si bien marcher dans le secondaire : faire accepter la suppression des postes par des heures sup distribuées de façon totalement aberrante. Ainsi, un prof absent pour une durée inférieure à 15 jours (ce qui est le cas de la majeure partie des arrêts maladie) n’est plus remplacé que par un de ses collègues volontaire déjà en poste attiré par le gain promis (les désormais fameuses HSE). Et tant pis si le prof en question se contente de faire le répétiteur ou le surveillant ; après tout, il n’y aura que les élèves pour en payer les conséquences.
Dans un même ordre d’idées, Ubu ministre de l’Education, l’info qui circule sur le net ce week-end, c’est l’appel d’offres pour une « veille de l’opinion pour le compte du ministère de l’EN ». Entre autres joyeusetés, il s’agit d’ « identifier les thèmes stratégiques (pérennes, prévisibles ou émergents), identifier et analyser les sources stratégiques ou structurant l’opinion, (...) anticiper et évaluer les risques de contagion et de crise etc etc). Pour faire simple, il s’agit, pour Darcos, de surveiller ce qu’on dit de lui et de sa politique et, bien entendu, c’est d’abord internet qui se trouve dans le colimateur. Ce nouveau caprice du ministre, si l’on en croit le JO (et si j’ai bien compris : il faut consulter l’annonce 254 du BOAMP du 04/11/2008, le lien est trop long pour mon blog)) coûterait 100 000 euros au contribuable, le même appel d’offres pour le ministère des universités, 120 000 euros. Des sommes à mettre en regard avec la suppression des enseignants spécialisés.
C’est ça, aussi, la politique Darcos : ignorer superbement les partenaires, les acteurs de l’éducation pour s’en remettre à d’hypothétiques enquêtes d’opinion. La com’ avant la politique.
Dernière nouvelle : sur Rue89, « Surveiller et punir : l’Education nationale discipline ses rangs », où il est notamment question des sanctions prononcées contre les enseignants réfractaires au fichage des élèves.
12 octobre 2008
L'info, c'est sérieux
Dans le domaine économique, les journalistes sont aussi sérieux que lorsqu’ils écrivent sur l’éducation. Ainsi, aujourd’hui, c’est toute la presse qui bruit de ce sondage IFOP, publié par le JDD, selon lequel 67% des Français seraient favorables au travail du dimanche. Cela tombe bien au moment où le gouvernement se mobilise sur le sujet et cherche à détricoter encore un peu plus le Code du travail. Ainsi, le ministre du Travail de se féliciter de ce que « les esprits sont en train d’évoluer ». L’ennui, c’est que les résultats détaillés du sondage tels que l’on peut les consulter sur le site du JDD, disent tout le contraire : à la question « si votre employeur vous proposait de travailler le dimanche, accepteriez-vous ? », seuls 17% répondent « oui, toujours ». Autrement dit, alors que la quasi totalité des médias reprend, en se recopiant les uns les autres, le chiffre de 67% et les analyses du ministre sur le travail du dimanche, il apparaît que 83% des Français y sont au contraire opposés... Une manipulation assez grossière mais qui ne surprendra pas vraiment ceux qui suivent l’actualité éducative.
02 septembre 2008
Verbiages
Bentolila qui fut, paraît-il, un éminent linguiste, se contente aujourd’hui de se gargariser de mots. Dans Le Monde (02/09/2008), voilà le rôle qu’il assigne à la maternelle : « (...) L'école maternelle doit donc tenter de réhabiliter sémiologiquement, culturellement et linguistiquement une part importante des enfants qui lui sont confiés (...) Précision et richesse du vocabulaire, pertinence de l'articulation et de la discrimination des sons, conscience de l'organisation grammaticale, lucidité face aux enjeux de la communication et, enfin, familiarisation avec les textes, telles sont les compétences fondamentales qu'un élève doit posséder avant d'entrer à la "grande école" ; tels sont les engagements qui s'imposent à l'école maternelle. » Réhabiliter sémiologiquement des enfants de trois ans ? C’est vrai qu’on n’avait pas osé l’imaginer. Quant aux textes avec lesquels les enfants doivent se familiariser, ce ne peut être évidemment que de « grands textes » : Kant, Schopenhauer peut-être.
Dans un registre finalement pas très éloigné – ce n’est pas parce que je n’ai rien à dire que je dois me taire – Morano persévère dans sa croisade contre internet. Avec des arguments à la hauteur de la sous-ministre mais finalement très typiquement sarkoziens : « Aujourd'hui, 60 % des enfants de 6 à 10 ans surfent sur le Net et peuvent être confrontés aux 4 à 5 millions d'images pédopornographiques qui y circulent» (Le Figaro, 02/09/2008). D’un côté, donc, 60% des 6-10 ans surfent sur internet, de l’autre côté, 4 à 5 millions d’images pédopornos (elle les a visionnées ?) : c’est comme si le viol était accompli. Mais les 100% d’enfants de 6 à 10 ans confrontés tous les jours aux flots de violence, de vulgarité et de pornographie déversés par les télés ne semblent pas beaucoup préoccuper Morano. Et d’en appeler une nouvelle fois à la création d’une « police du net », le net, bête noire des bien-pensants. Faire peur, il n’y a que ça de vrai.
18 août 2008
Du bon usage de la mort des enfants
Au cours de ces dernières semaines, la mort accidentelle de plusieurs enfants, crapuleuse ou non, a fait l’objet – en plus d’une présentation médiatique surdimensionnée et souvent racolleuse (TF1 annonçant la mort d’un petit garçon égaré finalement retrouvé sain et sauf, voilà de quoi assurer l’audience d’une chaîne...) – d’une récupération politique obstinée et malhonnête. Après la mort de Valentin, la ministre de la Justice a cru bon se mettre en avant avec un sens du spectacle qui, en ces circonstances, révèle surtout une grande impudeur. Faut-il croire que Dati ait été davantage émue par la mort atroce d’un garçon de 11 ans que le commun des mortels ? Ou plutôt que la mise en scène de la compassion devant micros et caméras cache des préoccupations moins avouables ? Pour Dati, un crime est d’abord l’occasion de vendre sa politique, d’en démontrer les bienfaits même si, comme c’est le cas avec la mort de Valentin, on en perçoit que mieux l’inanité. La ministre a beau vanter les bienfaits de la rétention de sûreté, des peines planchers, du dépistage génétique ou de la vidéo-surveillance, rien de tout cela n’a empêché le meurtre d’un enfant ni même permis de retrouver les coupables. Si ces derniers ont pu être arrêtés assez rapidement, c’est tout simplement, qu’avec leur chat noir tenu en laisse, ils ne se cachaient pas. Prétendre que des techniques de surveillance les plus sophistiquées ou qu’une législation pénale toujours plus répressive seraient de nature à prévenir le passage à l’acte d’un déséquilibré revient à égarer l’opinion publique. Mais il est vrai que, sur ce thème, l’opinion publique ne demande peut-être que cela.
Presque au même moment, un bébé d’un an mourait écrasé par une pierre lancée inconsidérément par deux garçons de 13 et 14 ans. Même si l’intervention de la Justice est légitime, le drame relevait ici du fait divers et non du fait de société comme on a voulu le faire croire. Depuis la nuit des temps, les garçons, jusqu’à un certain âge, s’amusent à lancer des pierres ; mais aujourd’hui, c’est le signe d’une jeunesse « déboussolée », « sans repères », de parents « démissionnaires » et bien évidemment, d’un système éducatif laxiste qui produit des « barbares ». Face à cette menace, le juge, aiguillonné par son procureur, a trouvé bon de faire emprisonner les deux enfants, menaçant le plus jeune de vingt ans de prison. Incarcération immédiate, vingt ans de prison pour le geste malheureux d’un enfant de 13 ans ! La justice procède-t-elle de même pour un automobiliste responsable d’un accident mortel par imprudence ? Certes non mais on ne peut s’empêcher de penser que dans le cas présent, il s’agit d’abord d’un signal fort adressé à une opinion publique nostalgique des maisons de correction, prompte à dénoncer l’impunité dont jouiraient les mineurs. Impunité d’ailleurs toute fantasmée, puisque, comme on le voit et contrairement au discours rabâché par Dati, à ses invectives contre la justice des mineurs et l’ordonnance de 1945, la justice peut se montrer particulièrement brutale lorsqu’il s’agit des mineurs. On ne doute pas que, dans quelques mois, lorsqu’elle présentera son nouveau projet de loi sur la justice des mineurs, elle saura exploiter ce drame pour arriver à ses fins : condamner les mineurs aussi lourdement que les adultes et flatter au passage une large fraction de l’électorat. Il est d’ailleurs curieux de constater comment, avec Dati, l’enfant-victime est utilisé pour renforcer la peine du coupable alors que l’enfant-coupable se voit refuser l’excuse de minorité.
Mais on se rend bien compte que les enfants morts ne bénéficient pas tous du même statut. A côté des drames tellement détournés à leur profit par des politiciens sans scrupules qu’on pourrait les qualifier de providentiels, il en est d’autres qui ne bénéficient pas du même impact médiatique, vite oubliés parce qu’on ne voit pas très bien quel projet de loi populaire ou démagogique on pourrait en tirer. Par exemple, à Allinges, il y a deux mois, sept enfants, collégiens d’une classe de 5e, ont été tués, coincés dans leur car scolaire à un passage à niveau. Les passages à niveau sont réputés dangereux, les accidents n’y sont pas rares mais on n’a jamais entendu parler d’un plan d’ensemble pour les faire disparaître. Je sais bien qu’il ya quelques jours (le 30/07/2008, sur RMC) le secrétaire d’état chargé des Transports a évoqué une possible solution du problème à l’horizon 2014 (ce qu’on peut traduire, lorsque l’on connaît le sérieux de ce genre de calendrier, par les calendes grecques) mais on a surtout cru comprendre qu’il s’agirait d’équiper les passages à niveau de caméras de surveillance ( !), afin d’identifier les automobilistes engagés une fois les barrières baissées. Mais également, bien sûr, de fournir aux télés les superbes images de corps broyés et déchiquetés dont elles raffolent. Et pourtant, s’il est un domaine où la puissance publique a l’obligation et la possibilité d’intervenir efficacement pour sauver des vies, c’est bien celui de la sécurité routière. Alors que l’on n’empêchera jamais un déséquilibré d’assassiner un enfant, que rien n’interdira à de jeunes garçons de commettre des imprudences qui peuvent tourner au drame et que, d’une certaine façon, on ne peut guère éviter que des arbres s’écrasant sur un camping tuent des fillettes dormant sous leur tente, les politiciens s’interdisent au contraire d’intervenir là où c’est leur rôle. Sans doute parce que ça coûte cher mais plus vraisemblablement, parce que supprimer des passages à niveau est électoralement moins payant que remplir les prisons, rétablir les maisons de correction voire la peine de mort.
Le gouvernement a fait de la compassion affichée son arme de communication favorite : chaque victime, surtout lorsqu’il s’agit d’enfants, se doit d’être honorée, célébrée, mais à condition qu’on en reçoive quelque chose en retour. Contrairement à l’opinion répandue, il n’est pas du tout certain que notre époque manifeste une plus grande sensibilité que par le passé pour le sort des enfants : après tout, chaque jour dans le monde, des milliers d’enfants souffrent ou meurent de malnutrition, de maladies courantes ou à cause des guerres, au milieu d’une large indifférence. Et en France même, dans le Cotentin, quelque part du côté de La Hague, la surmortalité enfantine par leucémie n’a jamais suscité beaucoup d’indignation ni même d’attention. La mort d’un enfant ne semble digne d’intérêt que lorsqu’elle peut être instrumentalisée en fonction d’un bénéfice politique attendu. Dans le contexte sécuritaire de ces dernières années, ce n’est pas tant la pitié pour l’enfant qui fait réagir que la stigmatisation du délinquant : la mort de l’enfant est le signe du bien-fondé de la répression, même quand la répression tourne à vide comme c’est le cas aujourd’hui.
