02 juin 2008
Ministère de l'éducation ?
« (...) dans un débat sur le thème des drogues, il aurait semblé important que la ministre de la santé soit présente et non la ministre de la justice. En effet, il s'agit d'une nouvelle démonstration de la logique du gouvernement qui consiste à privilégier une politique de répression au détriment du développement de la prévention auprès des lycéens (...) ». Ce sont les lycéens de l’UNL qui s’expriment ainsi après la visite agitée de Fillon ce matin au lycée Paul-Bert (Paris, 14e), visite qui – selon ce qui est en train de devenir une tradition républicaine – s’est déroulée dans un déploiement policier hors de propos, avec des policiers qui ont manifestement de plus en plus de mal à se retenir : coups de matraque, charges, plusieurs lycéens interpellés (Libé, 02/06/2008) Par chance, on ne dénombre pas de morts : par les temps qui courent, nos policiers ont la gâchette facile. Pour cette opération de communication guvernementale, censée présenter la politique de prévention contre les drogues en milieu scolaire, Fillon était accompagné de Darcos et de Dati, qu’on ne présente plus. (1) La drogue chez les jeunes, c’est donc l’affaire exclusive de la justice et pour les récalcitrants, de la police. Notre brave proviseur de Saumur (voir au-dessous) ne pense d’ailleurs pas autre chose. Dans le débat éducatif, police et justice se voient attribuer des prérogatives de plus en plus larges et qui devraient inquiéter. Pour l’instant, ce sont les jeunes qui en font les frais. Pour l’instant...
Quelques minutes plus tard, au Palais de Justice ( décidément), Fillon s’emportait : « ce n'est pas possible que des enseignants ne signalent pas à la police des trafics qui ont lieu sous leurs yeux ». Si, c’est possible et c’est même souhaitable, parce que, voyez-vous, monsieur le Premier ministre, devant la détresse d’un ado ou la déviance d’un élève, il y a encore des enseignants dont le réflexe n’est pas d’alerter la police ou le procureur, qui ne sont plus là dans leur rôle. Mais aussi parce que flatter l’électorat et l’opinion publique n’entre pas dans la responsabilité des enseignants qui, depuis quelque temps, ont la fâcheuse impression d’être considérés comme les larbins du pouvoir.
(1) La communauté éducative du lycée Paul-Bert a d’ailleurs fait parvenir aux trois ministres une lettre ouverte dénonçant « l’opération de communication politique parachutée dans ce même établissement ».
29 mai 2008
Pour que la messe ne soit pas dite
A Nantes, des enseignants et des parents d’élèves bloquant un péage, une raffinerie, la question des moyens d’action pour faire aboutir ses revendications mérite pour le moins une réflexion, à l’heure où les syndicats annoncent avec une certaine hypocrisie la « suspension » de leur mouvement. Suspension qui ressemble fort à une capitulation en rase campagne devant Darcos. Dans la mesure où grèves et manifestations traditionnelles ont montré leurs limites, l’imagination doit prendre le pouvoir. On ne pense pas que les manifestants nantais iront jusqu’à mettre le feu au château des ducs de Bretagne mais il faut se souvenir qu’il y a quelques années, lorsque les marins-pêcheurs avaient incendié le Parlement de Bretagne à Rennes, aucun d’entre eux n’avait été poursuivi. Quand les enseignants usent pacifiquement du droit de grève pour se faire entendre, ils déclenchent contre eux – en plus d’une tempête médiatique consciencieusement orchestrée – la mise en place d’un arsenal législatif répressif ; lorsque marins-pêcheurs ou agriculteurs se comportent comme des vandales, les pouvoirs publics déroulent le tapis rouge et sortent le carnet de chèques. La démocratie s’est noyée dans le clientélisme.
La politique de Darcos se caractérise, outre son aspect rétrograde et surréaliste – tellement elle est déphasée par rapport aux enjeux éducatifs – par l’extrême brutalité de sa mise en œuvre. En cela, Darcos est bien l’archétype du ministre sarkozien : mépris affiché pour les professionnels de l’éducation, omniprésence médiatique, souci obsessionnel de la communication prenant sans cesse le pas sur la réflexion. Avec cela, les dernières années ont vu le pouvoir se doter d’un attirail répressif contre lequel il est difficile de résister. L’exemple des manifestations lycéennes, avec des élèves poursuivis devant les tribunaux, ou celui des faucheurs d’OGM, montre un inquiétant glissement : l’opposition politique, l’expression d’une critique, la libre parole peuvent conduire au tribunal. Le code pénal a démesurement gonflé et nul n’est à l’abri d’une provocation policière ou de la malveillance d’un juge aux ordres. Aujourd’hui, c’est une directrice d’école qui est menacée par l’inspecteur d’académie pour s’être confiée à un journaliste de Rue89. Il s’agit de dissuader, de décourager et, tout bonnement, de faire peur. Ainsi, Darcos a-t-il pu gagner la faveur de son maître et s’ouvrir les portes du cénacle, avec Dati et Hortefeux. Ses préoccupations carriéristes l’emportent sur tout le reste mais ce sont les élèves qui subiront les effets des décisions catastrophiques prises aujourd’hui.
Dans ces conditions, et si l’on veut que l’école ait encore un sens, il me semble que les enseignants devraient de départir de ces réflexes de timidité, de frilosité, de crainte devant la hirérarchie qu’ils manifestent trop souvent. A moins qu’il ne s’agisse de complaisance de la part d’une profession que le ministre de tutelle semble surtout vouloir acheter avec des heures sup. Les profs sont-ils à vendre ? Pourtant, il suffirait d’un refus massif et si possible collectif d’assurer des heures sup à la rentrée prochaine pour court-circuiter l’ensemble des mesures Darcos. Et surtout, en revendiquant au grand jour le principe de liberté pédagogique d’ailleurs inscrit dans la loi, en essayant modestement, chacun à sa place, de faire progresser les élèves sans se préoccuper des circulaires, on peut manifester aux yeux de tous qu’on n’est pas dupe des politiques officielles et des discours nostalgiques. « La spécificité du socle commun – lit-on dans la loi d’orientation – réside dans la volonté de donner du sens à la culture scolaire fondamentale, en se plaçant du point de vue de l’élève et en construisant les ponts indispensables entre les disciplines et les programmes ». Puisque la loi le reconnaît ainsi, n’est-ce pas Darcos lui-même qui est hors-la-loi ?
Darcos fait paillasson
« Les IUFM sont devenus de véritables centres de destructuration et d’endoctrinement. Ils seront remplacés à moyens constants par des centres pédagogiques régionaux. Les nouveaux enseignants bénéficieront d’un tutorat pendant les trois premières années (...) » (Programme politique du Front national, Education)
La disparition des IUFM, annoncée par Sarkozy était la dernière des mesures prônées par l’extrême-droite et ses amis de l’école du passé que Darcos n'avait pas encore mise en oeuvre. Darcos n’a désormais plus rien à leur refuser. Qu'il aille en paix !
27 mai 2008
Education à la paix
La Coordination française pour la Décennie organise à Paris du 30 mai au 1er juin le 3e Salon International des Initiatives de Paix. Avec des tas de gens biens. Parmi les thèmes abordés :
- Comment éduquer à la non-violence et à la paix en milieu scolaire ?
- Face à la violence des médias, quelle éducation ?
Dans le contexte actuel, une initiative de salubrité publique.
22 mai 2008
Le sexe mène à tout
"Quitte à passer pour un réactionnaire définitif, je supplie le lecteur de réfléchir sur un dernier point. La mixité, si célébrée quand elle a débarqué au cours des années 1970, est-elle une si bonne chose ? Les filles ne peuvent plus s’habiller en jupe ou en robe, elles sont contraintes au pantalon quand ce n’est pas au voile – et en même temps elles revendiquent leur féminité par les marques les plus vulgaires (...). Corollaire, les garçons ne sont plus vus, dans nombre d’établissements, que comme des machos écervelés, des boules de testostérone – et Eric Zemmour pense[1](...)que l’on peut comprendre les réflexions oiseuses ou les réflexes animaux de ces grands boutonneux soudain confrontés à la féminité agressive des strings, des piercings exhibés, des décolletés vertigineux (...)"
C’est de qui, ces quelques lignes poisseuses qui fleurent l’ordre moral et la sexualité mal maîtrisée ? On aura sans peine reconnu Brighelli (Fin de récré, p.123) dont les fantasmes viennent une fois de plus inspirer la politique éducative du gouvernement. Brighelli faisant le lit de la très droitière Morano qui a fait adopter par le Parlement une loi autorisant la séparation des sexes à l’école. On a déjà rétorqué, sur ce blog, que c’était sans doute beaucoup prêter à Brighelli que de le voir en instigateur de la formidable régression dont l’école fait aujourd’hui l’objet. C’est possible, il n’empêche que de la réforme du primaire aux affligeants programmes de collège – on en reparle dans quelques jours – en passant par la remise en cause de la mixité, ce sont bien ses conceptions fumeuses qui l’ont emporté chez Darcos. Il y a d’ailleurs quelque chose de piquant de voir Brighelli, ce héraut de la laïcité, partager les phobies furieuses de quelques religieux fanatiques qui voient là enfin satisfaites l’une de leurs revendications : sauf que, dans le cas présent, il ne s’agit pas tant pour le gouvernement de complaire aux Musulmans de France, qui n’ont rien demandé, que d’exaucer les vœux de toute une mouvance traditionaliste en odeur de sainteté auprès du chanoine de Latran. Les fureurs, les emportements de Brighelli – et de beaucoup d’autres, d’ailleurs – contre les filles voilées, cachent décidément mal de bien inquiétantes dispositions d’esprit.
Le gouvernement a fait adopter cette loi sans aucun débat, selon une procédure parlementaire d’urgence. Dans un domaine voisin, on se souvient qu’il n’avait fallu qu’une simple circulaire signée Robien pour abaisser de 16 à 14 ans l’âge de la scolarité obligatoire. Il est peut-être temps de se rendre compte qu’à travers la politique éducative, ce sont les fondements de la vie en société, les valeurs sur lesquelles elle s’est édifiée, qui sont mis en péril. Malgré cela, les protestations tardent à se faire entendre. Il y a des silences qui ressemblent à des compromissions.
[1] Pas d’erreur de retranscription : c’est bien le mot « pense » qui est utilisé ici.
19 mai 2008
Réaction
Interventions policières, exclusions temporaires, menaces de sanctions, chefs d’établissements et administration ne manquent pas d’imagination pour dissuader les lycéens d’aller manifester. Le Contre-journal de Libé attend les témoignages.
Dans une ambiance qui nous ramène plus de 40 ans en arrière, avant Mai 68, le gouvernement fait adopter un texte autorisant la séparation des filles et des garçons dans les établissements scolaires (voir aussi mon Journal d’école en date du 11/04/2008). On a le pouvoir, on fait ce qu’on veut...
Evaluations en CM2 : une Education furieusement nationale
Si l’on en croit la CGT Educ’Action du Val-de-Marne, l’évaluation en CM2 s’égare sur d’inquiétants chemins. Un expérimentation grandeur nature est actuellement testée dans plusieurs départements. En plus des acquis en « lecture, outils de la langue et production écrite », l’élève se voit soumis à un étrange questionnaire lui demandant si ses parents sont nés en France, quelle langue est parlée à la maison, avec qui il vit, etc. Donc, toutes sortes de renseignements sur la vie privée sans aucun rapport avec l’évaluation scolaire et qui cible une nouvelle fois – cela devient une manie avec l’Education plus nationale que jamais - les élèves d’origine étrangère. Hortefeux dont les attributions sont à vrai dire multiples et protéiformes semble s’intéresser de près aux acquis des élèves de CM2. Lentement mais sûrement progressent les bonnes vieilles méthodes à l’école. Faut-il encore un dessin ?
17 mai 2008
Et derrière l'homme à la blouse grise...
Récapitulons.
Un ministre sous influence décidant seul, sans concertation, à la sauvette, d’une réforme de l’école primaire. Une contestation quasi-générale dans les établissements, respectant les formes et les principes de la légalité : réunions d’information, discussions, lettres ouvertes, pétitions, tribunes dans la presse, appels à la négociation, préavis de grève et finalement grève. Bref, on se croirait en démocratie. Face à cela, un ministre de plus en plus brutal, arrogant, provocateur, hargneux même. Avec à l’arrivée, un projet de loi, dit « de service minimum » prévoyant des sanctions pour les enseignants et des recours devant les tribunaux contre les écoles ou les mairies récalcitrantes. On a eu tort de se croire en démocratie. On n’épiloguera pas sur la personne de Darcos, jugé un moment honnête et compétent, connaisseur de la chose scolaire, ouvert avec Gabriel Cohn-Bendit à une réflexion sur les collèges expérimentaux. Tout cela remonte à loin, avant les élections municipales. Depuis sa défaite à Périgueux, l’alternative est simple : Darcos doit choisir entre sa carrière politique ou le chômage. On pourrait lui faire observer qu’arrivé à 61 ans, il aurait pu également songer à préparer sa retraite mais l’idée ne semble pas l’avoir effleuré. Le problème est qu’un ministre UMP de l’Education doit offrir des gages à son parti et à son patron : à aucun moment au cours des dernières semaines et des derniers jours, notamment par son refus puéril et obstiné de remettre à plat le projet de programmes en primaire, Darcos n’a donné l’image d’un ministre responsable, soucieux de l’intérêt général et plus spécialement de celui des élèves. Sa dialectique se ramène à une phrase standard, qui tient lieu de politique à tout le gouvernement : « on a le pouvoir, on fait ce qu’on veut ».
Finalement, en moins d’un an, Darcos aura réussi à la fois à donner satisfaction aux traditionalistes les plus extrêmes en matière éducative et dans le même temps, en judiciarisant, voire en criminalisant l’exercice d’un droit fondamental – on peut faire confiance à l’imagination sans bornes des parlementaires lors de la discussion du projet de loi – à mutiler un peu plus les libertés publiques. Une politique éducative n’est jamais idéologiquement neutre, elle révèle toujours un projet de société. En un saisissant raccourci, Darcos montre qu’il a choisi son camp. Mais ce n’est pas vraiment une surprise.
15 mai 2008
Fichage
Le directeur du service scientifique de Scotland Yard se dit favorable à la création d’un fichier ADN pour les enfants dès l’âge de 5 ans afin, affirme-t-il d’ « identifier les gens avant qu’ils commettent un délit ». Guillaume Pigeard de Gurbert, qui rapporte l’info sur son Libéblog, « 24 heures Philo », rappelle qu’au Royaume Uni, près d’1,5 million jeunes entre 10 et 18 ans sont déjà génétiquement fichés. En France, on y arrive : on se souvient de cet inénarrable rapport de l’Inserm préconisant la détection de la délinquance chez les enfants de 3 ans et des déclarations de Sarkozy sur la prédisposition génétique à la pédophilie. Délires à mettre également en rapport avec la récente loi sur la rétention de sûreté permettant de jeter en prison tout individu suspecté de pouvoir commettre un crime.
Les enfants, les élèves, sont à l’évidence une cible de choix dans la croisade sécuritaire où le marquage, le traçage dès la naissance prennent le pas sur tout le reste. Dans un domaine voisin, on a beaucoup parlé ces derniers temps d’une enquête commanditée par l’Education nationale sur 35 000 collégiens, soumis, eux et leur famille, à un questionnaire véritablement inquisitorial avec intrusion dans la vie privée. Dans mon collège, comme dans beaucoup d’autres manifestement, la seule élève sélectionnée porte un nom à consonance étrangère. Mais ce n’est sans doute qu’un hasard.
"Suranné", dit-il
« Suranné », c’est ainsi que Darcos a qualifié le principe de la grève. Venant de la part d’un ministre qui ne jure que par la récitation, le par cœur, les leçons de grammaire, les leçons de morale, les leçons de politesse, les grandes dates de l’histoire de France et j’en passe, le mot fait sourire. Voire franchement s’esclaffer.

