Journal d'école

Un regard distancié, très distancié, très très distancié sur l'école et sur le monde. L'école vient de loin, elle peut mener loin. A condition d'en sortir.

05 juillet 2007

Négationnisme

Deux articles du Monde sur la responsabilité de la France et de l’armée française dans le génocide du Rwanda. Malgré les pressions politiques, les archives commencent à s’ouvrir ; depuis deux ans, une information judiciaire est ouverte contre l’armée pour « complicité de crimes contre l’humanité » et « complicité de génocide ».

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3224,36-930272,0.html

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3224,36-930282,0.html

On doute que l’information parvienne jusqu’à l’Education nationale ou jusqu’aux fameux « trinômes académiques » chargés d’inculquer l’ « esprit de défense » aux élèves. Les collégiens qui ont passé le DNB la semaine dernière (1) ont terminé leur scolarité en collège en ignorant tout de ce qui reste comme l’un des plus épouvantables épisodes de la seconde moitié du 20e siècle et du rôle qu’y a joué l’armée française. De l’éducation civique en collège émanent comme des relents de négationnisme.

(1) http://journaldecole.canalblog.com/archives/2007/06/25/5420582.html

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25 juin 2007

Diplôme national du brevet : l'éducation civique au service des marchands de mort

Cette année, et pour la première fois, les sujets du DNB étaient élaborés au niveau national et non plus dans chaque académie comme c’était le cas jusque là. Pour ce qui concerne l’éducation civique, on n’est pas vraiment surpris par le choix des organisateurs de l’épreuve : les collégiens ont été amenés à plancher sur la défense nationale. Hors de l’armée, point de citoyen ! Bien évidemment, cette épreuve est conçue pour empêcher les élèves d’exercer un regard critique sur l’institution militaire. Et pour cause, cette partie du programme scolaire étant élaborée en étroite et exclusive collaboration avec les autorités militaires. Le document de travail remis aux collégiens consiste en deux extraits réglementaires mais surtout, une BD, qui se voudrait édifiante, censée montrer la diversité des missions de l’armée. En réalité,  l’image naïve et infantile – « la France n’a pas d’ennemi mais est toujours prête à se défendre » - dissimule mal un message lourdement propagandiste dont on sait que l’Education nationale, depuis les bataillons scolaires, se fait l’ardente apologiste. Arrivés au terme de leur scolarité en collège, à aucun moment les élèves n’auront donc eu la possibilité, on allait dire la permission, de poser des questions sur les budgets militaires extravagants de ceux qu’on appelle les grandes puissances (plus de 1200 milliards de dollars pour la seule année 2006 !), sur la responsabilité de la France, second ou troisième exportateur d’armements, dans les conflits en cours ou à venir, sur la menace atomique que la France et quelques autres font peser sur le monde, sur la légitimité de la guerre pour résoudre les conflits, sur l’injustice d’un ordre mondial générateur de tensions. Pour l’Education nationale, dont la duplicité en la matière n’est plus à démontrer, l’éducation civique consisterait donc à interdire toute interrogation sur les grands problèmes du monde. Mais quels citoyens prétend-on ainsi former ? Cette situation est d’autant plus paradoxale que le socle commun de compétences et de connaissances applicable dans tous les établissements scolaires depuis la dernière rentrée demande à l’école de développer chez les élèves des capacités de « jugement » et d’ « esprit critique », de « savoir distinguer un argument rationnel d’un argument d’autorité » ou encore de « savoir construire son opinion personnelle ». Tout le contraire, donc, de cette épreuve d’éducation prétendument civique qui tend à imposer une vérité révélée, un silence sur des questions qui dérangent et, en fin de compte, ce que l’on peut appeler une certaine morale d’état.

Voir aussi sur Journal d’école : « la « culture humaniste » à l’école, ça sert aussi à faire la guerre » (05/06/2007)

http://journaldecole.canalblog.com/archives/2007/06/05/5198831.html

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05 juin 2007

La "culture humaniste" à l'école, ça sert aussi à faire la guerre

L’enseignement de « l’esprit de défense » dans les établissements scolaires, mis en place à partir de 1982 (voir sur ce sujet « L’esprit de défense contre les droits de l’homme », Journal décole, 31/07/2006), est renforcé par un protocole d’accord entre les ministères de l’Education et de la défense du 31/01/2007 (BOEN n° 7, 15/02/2007). Avec pour objectif affiché de « répondre aux besoins de recrutement de l’armée », ce protocole renforce dangereusement la présence de l’armée dans les écoles et sur les programmes scolaires.

Pour arriver à leur fin, les deux ministères n’hésitent pas à manipuler le socle commun de connaissances et de compétences applicable à la rentrée prochaine. Avec une grande malhonnêteté, ils affirment en effet que « la définition du socle commun de connaissances et de compétences fait de la défense l’une des connaissances que tout élève doit avoir acquises à la fin de la scolarité obligatoire, au titre de la culture humaniste » ( !), ajoutant encore : « inscrit désormais dans le socle commun de connaissances..., l’enseignement de la défense fait l’objet...d’une prise en charge collective par les enseignants ». C’est faux : cette affirmation résulte d’une falsification cynique du socle, tel qu’il est paru au JO du 12 juillet 2006. « La culture humaniste – y lit-on – permet aux élèves d’acquérir tout à la fois le sens de la continuité et de la rupture, de l’identité et de l’altérité. En sachant d’où viennent la France et l’Europe et en sachant les situer dans le monde d’aujourd’hui, les élèves se projetteront plus lucidement dans l’avenir. [La culture humaniste] enrichit la perception du réel, ouvre l’esprit à la diversité des situations humaines, invite à la réflexion sur ses propres opinions et sentiments et suscite des émotions esthétiques... » Non seulement le socle commun ignore l’esprit de défense mais il insiste au contraire sur un certain nombre de capacités « citoyennes » à faire acquérir par les élèves, en opposition avec le matraquage idéologique de l’esprit de défense : « les élèves devront être capables de jugement et d’esprit  critique, ce qui suppose : savoir évaluer la part de subjectivité ou de partialité d’un discours (...) ; savoir distinguer un argument rationnel d’un argument d’autorité (...) ; apprendre à identifier, classer, hiérarchiser , soumettre à critique l’information et la mettre à distance (...) ; savoir construire son opinion personnelle (...)".

Les dispositions adoptées par le nouveau protocole armée-école sont en totale contradiction avec la philosophie du socle commun et d’ailleurs, plus généralement, avec les préoccupations basiques de n’importe quel enseignant ou éducateur. Ce texte prévoit en effet : d’ « approfondir l’enseignement de défense », par exemple en inscrivant ce sujet dans les TPE, d’ouvrir largement les portes des casernes et installations militaires aux visites scolaires, de « développer les échanges entre les élèves, les enseignants et les militaires (...) », en particulier par l’intermédiaire des conseils de vie lycéenne (CVL). En collège, l’option découverte professionnelle doit permettre aux élèves de troisième de découvrir les carrières militaires. On affirme sans même s’en cacher que ce protocole a pour objet de « renforcer le potentiel d’accueil au sein de la défense  de jeunes souhaitant découvrir la vie professionnelle ou s’y préparer ». Rappelons encore que le programme d’éducation civique de la classe de troisième comporte un volet militaire obligatoire qui peut donner lieu à une épreuve écrite au DNB. La sensibilisation et la formation des enseignants se trouvent confiées aux seuls militaires : il s’agit de « développer la formation à l’enseignement de défense des enseignants et des cadres de l’éducation nationale. Dans cette perspective, la formation initiale des enseignants est une priorité : une formation à l’enseignement de défense est organisée au profit (sic) des professeurs stagiaires d’histoire-géographie des lycées et collèges des IUFM et est proposée aux autres professeurs du premier et du second degré ». Un certain nombre d’académies ont d’ailleurs anticipé avec empressement les souhaits des militaires. Ainsi, l’académie de Nantes : son dispositif de formation pour l’année 2007-2008 prévoit pour les enseignants une journée « pour mieux connaître les enjeux de la défense », journée organisée par trois colonels et un inspecteur des douanes ; les professeurs « intéressés par les questions d’information et d’orientation des élèves sont vivement conviés à visiter les locaux de l’Ecole d’application du génie d’Angers, tandis que leurs collègues de STI et de physique-chimie se voient proposer la découverte, dans la même ville, des locaux de la DGA (Délégation Générale à l’Armement, dont la mission, hautement humaniste donc, consiste à vendre des armes partout dans le monde).

Attirer l’attention des élèves sur la guerre et la paix fait certes partie des missions de l’école. Mais la traduction qu’en font les autorités, à travers l’enseignement de « l’esprit de défense », relève de la manipulation. Afin de satisfaire aux besoins de recrutement de l’armée, on délègue aux seuls militaires la sensibilisation des élèves sur ce sujet. Avec cette incroyable conséquence : pas une seule fois, au cours de leur éducation citoyenne, les élèves ne doivent prendre conscience que la fonction de l’armée consiste à faire la guerre et que ceux d’entre eux qui se seront laissés séduire par les sergents recruteurs risquent fort de se trouver un jour confrontés à l’alternative d’avoir à tuer ou de se laisser tuer sur ordre. Curieusement, dans les programmes scolaires comme dans ces longs protocoles armée-école, le mot « guerre » n’est jamais employé, supplanté par celui de « défense » et plus hypocritement encore par le concept de « défense globale », laissant croire que l’activité d’un médecin sans frontière ou d’un pompier serait de même nature que celle d’un pilote de Rafale. L’école aurait donc pour mission de développer les capacités de jugement, d’esprit critique, de construction d’une opinion personnelle mais dans le même temps on exclut du jugement, de l’esprit critique et de l’opinion personnelle tout ce qui touche à la guerre et à la paix. Ainsi, arriveront à l’âge adulte de jeunes citoyens à qui l’on aura interdit toute interrogation sur des questions comme les extravagantes dépenses militaires, les exportations d’armement, la bombe atomique, la légitimité de la guerre comme mode de résolution des conflits ou la non-violence comme alternative aux conflits. Ces questions, justes et fondées, s’arrêtent à la porte de l’école.  Avec l’esprit de défense, l’Education nationale montre une nouvelle fois son double visage : « humaniste » pour la façade, encourageant les valeurs de tolérance et de respect d’autrui, valeurs sur lesquelles, d’un autre côté, elle s’essuie les pieds avec des programmes officiels, des pratiques, qui les contredisent. Avec l’esprit de défense, l’éducation civique se noie dans le bourrage de crâne.

http://journaldecole.canalblog.com/archives/2006/07/31/index.html

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02 juin 2007

Le commerce avant tout

Dans son édition du 30 mai, The Economist publie un classement des pays selon leur degré de pacifisme. La France y occupe une modeste 34e place, à la traîne de la plupart des pays européens, en raison, notamment, de l’importance de son industrie d’armement et de ses exportations d’armes dans le monde. La fierté nationale va encore en prendre un coup.

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3210,36-917515,0.html

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31 juillet 2006

L'esprit de défense contre les droits de l'homme

L’armée, comme objet d’étude, est rentrée dans les programmes scolaires à partir du début des années 80 (le PS régnant). En 1982, les ministères de l’EN et de la Défense signent un protocole qui déclare dans son préambule : « La notion de sécurité est indissociable en France de l’existence d’une communauté nationale façonnée par l’histoire, animée d’un véritable esprit de défense. [...] La mission de l’EN est d’assurer une éducation globale visant à former les futurs citoyens responsables ». La formation des enseignants en matière de défense se fait au sein d’une organisation – le « trinôme académique – théoriquement placée sous la tutelle du recteur, mais en fait chapeautée par l’autorité militaire territoriale et l’Institut des hautes études de la défense nationale (IHEDN) à propos de laquelle il faut signaler que, quoique bénéficiant depuis 1997 du statut d’établissement public, il se trouve en réalité hébergé dans les locaux de l’Ecole militaire et dirigé par un officier supérieur. Les programmes actuels relatifs à la Défense sont inclus depuis 1998 dans les programmes d’éducation civique de la classe de 3e ...alors même que, comme on le sait, cette matière fait l’objet d’une épreuve écrite obligatoire à l’examen du brevet. La loi du 28 octobre 1997 précise que « cet enseignement a pour objet de renforcer le lien armée-nation tout en sensibilisant la jeunesse à son devoir de défense ».

Autrement dit – et c’est là où le bât blesse – la sensibilisation des collégiens aux problèmes de défense est assurée exclusivement par les militaires. Les programmes officiels se doivent donc de refléter leur point de vue, leurs conceptions, leur morale, qui peut se résumer en une phrase : le rôle de l’armée n’est pas de faire la guerre mais d’assurer la paix. Tout est mis en œuvre pour accréditer cette idée aux yeux des élèves : les missions d’interposition ou de sauvetage dans les pays en guerre sont régulièrement mises en avant afin que nul ne doute de la légitimité de l’axiome : armée, facteur de paix. Dans cette optique, les programmes de 3e se livrent à un amalgame assez grossier entre les missions purement guerrières de l’armée et celles touchant à la protection civile auxquelles elles peuvent être amenées ponctuellement à participer. On fusionne, derrière cette notion fourre-tout de « défense » aussi bien l’action des pompiers, des secouristes, que celles des organisations humanitaires. Comme si un Rafale pouvait être assimilé à un Canadair !

L’élève et, derrière lui, le futur citoyen, est donc amené à ne jamais se poser les questions qui dérangent, ou, plus précisément, qui dérangeraient si l’on était autorisé à les poser, comme par exemple :

- est-on sûr que la défense de la paix et le souhait affiché d’éviter des bains de sang soient le seul motif des interventions extérieures ? Derrière la participation militaire française en Afghanistan aujourd’hui ou lors de la guerre du Golfe, n’y a-t-il pas comme des odeurs de pétrole ? Comment justifier, avec le recul, la présence de l’armée un peu partout en Afrique, lorsque l’on sait le triste rôle qu’elle a tenu au moment, par exemple, du génocide au Rwanda ou, à une époque très récente, comme force d’appoint pour nombre de tyranneaux africains ?

- quelle justification apporter à la force nucléaire française alors que la bombe atomique est, dans son principe, une forme de terrorisme d’état prenant en otage les populations civiles ? Sera-t-on autorisé à évoquer, en collège, les dégâts causés par les essais nucléaires dans l’Océan Pacifique ?

- faut-il accepter sans réagir les dépenses militaires colossales – en France, l’an passé, 43 milliards d’euros ; dans le monde, 1118 milliards de dollars pour une seule année – alors que les besoins les plus élémentaires des populations ne sont même pas assurées ? Ces dépenses sont-elles destinées à assurer la paix ou bien plutôt à entretenir les intérêts communs d’un lobby politico-militaire tout puissant ?

- la France est le second ou troisième exportateur mondial d’armements : est-ce la meilleure façon de promouvoir la paix que de vendre partout dans le monde, et spécialement dans les régions conflit, des armes dont on sait qu’elles serviront un jour ou l’autre ?

- la violence est-elle légitime et efficace pour résoudre les conflits et apaiser les tensions ? Assurer un développement plus juste et harmonieux de la planète n’est-il pas préférable à la guerre ?

Autant d’interrogations, de questionnements que l’on interdit aux élèves, parce que les programmes scolaires, sur ce point, reflètent en réalité une morale d’état – l’armée est un instrument de paix – imposée en réalité par quelques hommes politiques et défendue sur le terrain, dans les établissements scolaires, par des seuls militaires qui n’ont sans doute pas spécialement intérêt à ce que les citoyens réfléchissent à la paix et à la guerre. Avec l’esprit de défense, l’EN ne respecte pas ses principes, du moins, ceux qu’elle affiche ouvertement, à commencer par la nécessaire neutralité de l’enseignement : son approche partielle et partiale des problèmes de défense ne tient pas compte de la sensibilité, nécessairement diverse et variée, des élèves et de leurs familles ; pourquoi, sur ce thème, les nombreux mouvements, les associations pacifistes, non-violents, n’ont-ils pas le droit de porter aux jeunes une autre parole, un autre éclairage que ceux de l’armée ?  Ces programmes sont en contradiction avec les objectifs affichés de l’éducation civique qui visent à développer le sens critique, à ouvrir les yeux, à développer une pensée autonome. On a ici une fois de plus la désagréable impression que les valeurs mises en avant par l’EN, son insistance à évoquer les droits de l’homme comme fondement de la formation des citoyens, ne sont en réalité qu’un leurre, une duperie : quelle signification prendront ces droits aux yeux des collégiens à qui l’on refuse sur le sujet de la paix et de la guerre, le premier d’entre eux, la liberté de conscience ?

Alors que des enseignants – bien peu nombreux, il est vrai – sont sanctionnés par leur administration parce qu’ils s’imaginaient naïvement que les droits de l’homme s’appliquaient également à l’école...

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26 juillet 2006

"Rappel à l'ordre"

Retour sur le DNB de juin dans l’académie de Nantes (voir mes chroniques du 26/06/2006 : « L’Education nationale prépare les collégiens à la guerre » ; du 28/06/2006 : « Croire, obéir...et corriger ses copies »). Mes critiques sur l’épreuve d’éducation civique et l’ « esprit de défense » qu’elle cherche à promouvoir, mon opposition au barème officiel de correction et finalement le choix, assumé en toute conscience, de ne pas tenir compte d’un barème discriminatoire, contestable car sous-tendu par une forte idéologie partisane, contraire au principe officiellement proclamé de neutralité de l’enseignement : afin de ne pas pénaliser les candidats, j’attribue à chacun d’entre eux la note maximale (12/12) pour cette épreuve. D’une certaine façon, oui, j’ai désobéi.

La réponse de l’administration ne se fait pas attendre : quelques jours plus tard, je me vois infliger par l’Inspection académique un « rappel à l’ordre » officiel accompagné de la privation des indemnités de correction. Si la perte des indemnités ne me fait pas pleurer, j’ai tout lieu d’être inquiet du rappel à l’ordre, joint à mon dossier professionnel et, à ce titre, susceptible de faire problème pour une promotion future. Tout cela dans le grand silence de juillet, dans l’indifférence générale.

On se souvient qu’il y a deux mois, l’exclusion de Brighelli du jury de CAPES avait provoqué un cataclysme dans le petit monde éducatif : Brighelli présent partout sur les télés, les radios, dans les journaux, hurlant au martyr, dénonçant la mainmise des « khmers rouges » sur l’éducation. Brighelli relayé par sa suite de courtisans – je ne sais pas s’ils sont nombreux, mais en tout cas forts en gueule, bien organisés avec des entrées partout. A commencer rue de Grenelle : deux jours plus tard, Brighelli se voyait réintégré par de Robien en personne. Moi, j’attends toujours qu’on m’invite sur France 2...ou sur Radio Courtoisie et que de Robien se penche sur mon cas. Ce n’est pas la première fois que l’on observe que les contempteurs les plus virulents du système éducatif, sont également prompts à tirer profit, en terme de carrière personnelle, de la notoriété toute neuve que leur apporte leur contestation. Contestation d’ailleurs davantage de façade que réelle : ils se présentent comme des rebelles, on loue leur courage alors qu’ils ont surtout du talent, semble-t-il, pour caresser la haute administration et une partie de l’opinion publique dans le sens du poil. Faut-il vraiment de la témérité, de l’audace pour réclamer le retour de la méthode syllabique et des « bonnes vieilles méthodes », dénoncer la « baisse de niveau », hurler contre les sauvageons alors que cette thématique réactionnaire est devenue depuis plusieurs années le fond de commerce électoral de toute une classe politique, et qu’il suffit de la reprendre à son compte, de se glisser dedans pour trouver un éditeur complaisant, un journaliste ou un présentateur de télé, tous ignorants de la chose éducative mais tout heureux d'inviter Brighelli, Le Bris et consort, parce que la nostalgie en matière éducative, ça rapporte un max. En espèces sonnantes et trébuchantes comme en bulletins de vote.

Aujourd’hui, c’est moi et nul autre qui suis sanctionné. Je dédie cette chronique à l’un des intervenants sur Journal d’école qui, il y a quelques semaines, avait suggéré dans un commentaire, que j’étais de ceux « qui n’hésitent pas à coucher avec la hiérarchie pour obtenir une promotion »...

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28 juin 2006

Croire, obéir...et corriger ses copies

Mercredi 28 juin,  8 heures. Arrivée des profs pour la correction des épreuves du brevet (Voir mon message du 26/06 : L'éducation nationale prépare les collégiens à la guerre.) Un sujet de discussion : la victoire de la France sur la Patagonie. Une préoccupation : corriger son paquet de copies le plus vite possible pour pouvoir partir en vacances. Jusque là c’est humain. Mes préoccupations sur le sujet d’éducation civique , « la défense nationale et ses missions » ne m’attirent guère de sympathie, pas même vraiment d’attention. Manifestement, je dérange. J’ai l’habitude : avoir une conversion intéressante avec un prof, c’est assez rare, effectivement. Nous nous répartissons par disciplines pour recevoir les consignes de correction de la bouche d’un collègue délégué par l’inspecteur, un missi dominici en quelque sorte. Pour l’histoire-géo éducation civique, c’est une missi d’ailleurs. Lorsqu’est évoqué le barème de l’épreuve incriminée, j’interviens, poliment bien sûr. Je demande simplement s’il serait possible de revoir le barème officiel dans un sens qui tienne compte des sensibilités, des valeurs de chaque élève. On me répond que c’est impossible : on ne  revient jamais sur les décisions, absolues, d’une commission d’harmonisation du barème. J’insiste : je demande comment seront alors notés les élèves qui auront posé des questions sur la bombe atomique – la bombe atomique est-elle un instrument de paix ? – sur les budgets militaires démentiels, les exportations d’armements, sur la légitimité de la guerre, interrogations partout légitimes mais pas à l’école. Je m’obstine : pourquoi une affiche de propagande de l’armée, « Quand l’armée avance, la paix progresse », devrait-elle être considérée comme parole d’évangile ? Qu’en est-il de la neutralité de l’école, maintes fois proclamée, en particulier contre quelques jeunes filles coiffées d’un foulard ? Un képi vaudrait donc mieux ? Autour de moi, ça commence à grogner, non pas contre le sujet du brevet, non pas contre le barème, non pas contre l’éducation à « l’esprit de défense », partie intégrante des programmes en collège, mais contre moi : « on ne va pas passer une heure à discuter de ça (...) C’est le programme, il faut le respecter (...). » Des observations à la mesure de ceux qui les lancent. L’emmerdeur, l’empêcheur de tourner en rond, c’est moi. La missi, un peu perdue à vrai dire, appelle le principal à son secours. Qui me rappelle à mes obligations de fonctionnaire, à mes obligations de service ; je lui rappelle mon statut de citoyen et la liberté de conscience. Qui refuse, approuvé par plusieurs profs ( !), que les candidats soient « pénalisés » par ma faute ; je réponds qu’ils sont manipulés par l’Education nationale. Et qui sort, comme au théâtre. Pas un mot de protestation chez les collègues : chez les profs, on ne conteste pas l’autorité. Quelques-uns, quand même, montreraient des sentiments plus humains, mais à voix basse, comme honteux. Et de quoi faudrait-il avoir honte lorsqu’il s’agit de guerre et de paix ?

Que dire, de cette triste pantalonnade où des profs, dont j’ai du mal à me reconnaître comme collègue, se sont montrés d’une pusillanimité désespérante, incapables de réfléchir par eux-mêmes, attendant tout des « consignes », s’interdisant toute forme de constestation ? En quelques minutes, ils ont révélé  l’une des tares les plus criantes du système éducatif français : tout accepter des programmes officiels même l’inacceptable, ne jamais remettre en cause la hiérarchie, même lorsqu’elle se fourvoie grossièrement.

Bizarrement, dans cette même session d’examen, les candidats au brevet avaient cette année à réfléchir  sur le thème du nazisme comme idéologie totalitaire ; plusieurs documents évoquent l’endoctrinement des jeunes dans les Jeunesses hitlériennes, l’obéissance absolue comme mode de fonctionnement de la société. Beau sujet de réflexion, effectivement, mais pas seulement pour le passé, pas seulement pour l’Allemagne nazie. L’endoctrinement, la peur de déplaire à l’autorité, le repli frileux sur les consignes, l’impossibilité de penser par soi-même, c’est aussi en France, aujourd’hui et le plus affligeant reste de constater que l’école conduit à de pareils errements. Les enseignants d’histoire-géo sont pourtant payés pour savoir où cela mène.

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26 juin 2006

L'éducation nationale prépare les collégiens à la guerre

C’est à une bien  curieuse leçon de civisme qu’ont été soumis les collégiens de l’académie de Nantes, qui, aujourd’hui, passaient l’épreuve d’histoire-géo-éducation civique du Diplôme national du brevet. Sous le titre « la défense nationale et ses missions », plusieurs documents de propagande, émanant du ministère de la Défense, sont présentés aux élèves, sans que ces derniers puissent  échapper à l’idéologie qu’ils sous-tendent. « Quand la défense avance, la paix progresse », assène une affiche placardée un temps sur les murs et livrée sans distanciation, comme vérité indiscutable, sans possibilité de critique, à des jeunes de 14-15 ans. Est-on sûr que la paix progresse vraiment quand les parlementaires votent un budget militaire de 43 milliards  d’euros, alors que tant de besoins, tellement plus évidents, ne sont pas assurés ? Quand la France, second exportateur mondial d’armements, vend sa sinistre quincaillerie partout dans le monde, aux régimes les plus corrompus comme aux pays les plus pauvres, pour le seul intérêt du puissant lobby des marchands de missiles ? Quand elle continue d’entretenir et de développer une arme atomique qui prend en otage les populations innocentes ? Ou quand l’armée intervient brutalement contre des mouvements sociaux comme on vient de le voir dernièrement en Nouvelle-Calédonie ? Toutes ces interrogations, légitimes en démocratie, se voient interdire l’accès des établissements scolaires où, sur le sujet de la guerre, seule l’armée est autorisée à faire entendre sa voix. Le bourrage de crâne tient alors lieu de débat, la réflexion disparaît derrière la manipulation. Le rectorat d’académie, organisateur de cette épreuve semble ignorer, ou, à vrai dire, méprise superbement, les convictions, les sensibilités de familles qui cherchent à éduquer leurs enfants sur des valeurs de non-violence, de tolérance et de pacifisme. Les candidats au brevet seraient donc sanctionnés, punis pour avoir exprimé des opinions, une morale qui ne sont pas celles de l’administration académique ? Qu’est-ce donc que cette épreuve d’examen qui respecte aussi peu la plus élémentaire des libertés de conscience ?  On croyait, innocemment sans doute, que l’éducation civique avait pour fonction de former des citoyens éclairés, de développer le regard critique, d’aider à la construction d’un monde meilleur d’où la guerre et la violence seraient bannies. On se trompait : l’éducation civique en collège, ça sert, d’abord, à faire accepter sans réagir les guerres, celles d’aujourd’hui et de demain.

Je suis moi-même convoqué à la correction de cette épreuve le mercredi 28 juin. Je compte demander aux responsables un aménagement du barème qui tienne compte de la diversité des sensibilités sur le sujet : évoquer la guerre devant des collégiens, oui, mais à condition d’en débattre, ce que le libellé du sujet ne permet pas. En cas de refus, je n’accepterai pas de corriger cette épreuve. Des collègues d'histoire-géo sont-ils intéressés ?

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