11 mai 2008
Histoire de l'esclavage : Sarkozy use et abuse de l'école
A la veille du long week-end de la Pentecôte, le moment pour une telle annonce était bien choisi : à partir de la rentrée prochaine, l’histoire de l’esclavage serait enseignée à l’école primaire. Ainsi en a décidé Sarkozy. Moment bien choisi, donc, parce qu’il ne s’est pas trouvé grand monde, en particulier dans la presse, pour faire observer qu’une fois de plus, Sarkozy manipulait son monde. A la suite du Nouvel Obs, claironnant la nouvelle avec un tonitruant : « Sarkozy fait entrer à l’école primaire l’histoire de l’esclavage », les journaux, les télés, les radios ont relayé sans aucun recul, sans distanciation, ce qui n’est finalement qu’un gros mensonge présidentiel. Car l’histoire de l’esclavage, la traite des Noirs font partie des programmes officiels de 2002, au titre des « points forts » du cycle 3, ainsi libellés : « le temps des découvertes, la planète désormais accessible, mais l’apparition d’une nouvelle forme d’esclavage » (Programmes de l’école primaire, Bulletin officiel de l’Education nationale, 14 février 2002, p.79). On n’a donc pas attendu Sarkozy pour sensibiliser les élèves – pas seulement en primaire, mais également en collège et en lycée – à la question de l’esclavage.
On pourrait se réjouir, ou sourire de ce revirement soudain d’un président, qui, jusque là, à propos de la colonisation ou de l’esclavage, n’avait pas de mots assez forts pour dénoncer « l’esprit de repentance », la « détestation de la France » ou la « haine de soi », s’il ne s’agissait d’une nouvelle manifestation intempestive dans un domaine – l’enseignement de l’histoire – où l’ignorance mais aussi les arrière-pensées de Sarkozy n’en finissent plus de faire problème. Avec la lettre de Guy Môquet ou la mémoire des enfants de la Shoah, il prétendait pallier la méconnaissance supposée des élèves à propos d’un épisode du passé qu’ils connaissent pourtant mieux que beaucoup d’adultes, mais aussi récupérer à son profit la résistance au nazisme, au demeurant très édulcorée, nationalisée, comme on vient encore de le voir avec le discours présidentiel du 8 mai sur les plages du Débarquement, où l’on a pu entendre Sarkozy affirmer avec aplomb que Vichy et la collaboration n’étaient pas « la vraie France ». Quoique le chef de l’état fût mis en difficulté sur ces deux initiatives, les réactions d’historiens et d’enseignants l’obligeant à reculer, il cherche à renouveler avec l’enseignement de l’esclavage à l’école une opération médiatique destinée assez manifestement à redorer dans une partie de l’opinion une image ternie par une politique d’immigration particulièrement brutale. Un président si soucieux d’ouvrir l’école à la vérité historique ne peut pas être un mauvais homme...L’ennui, comme on l’a vu, c’est que, sur ce sujet comme sur le nazisme, les écoliers en savent déjà bien davantage qu’il ne le prétend. Et ce n’est pas grâce à lui.
Cette annonce d’une fausse bonne nouvelle est aussi à mettre en relation avec cette façon bien particulière qu’a Sarkozy, en parfaite symbiose d’ailleurs avec son ministre Darcos, de traiter des questions éducatives. Non seulement les enseignants, les professionnels de l’éducation ne sont pas consultés sur les questions qui les concernent au premier chef – dans le cas présent, les contenus de l’enseignement – mais ils apprennent les nouvelles par la presse, en écoutant la radio ou en regardant la télé. Manifestation supplémentaire, s’il en est encore besoin, du mépris dans lequel on les tient. Surtout, ce qui importe aux décideurs n’est plus l’annonce en elle-même, mais l’effet d’annonce. Dans le cas présent, il ne s’agit nullement de combler les lacunes du système éducatif mais de faire parler de soi l’espace d’un week-end, avant que des voies dissonantes ne se fassent entendre. En matière éducative, la proclamation officielle d’une décision, surtout à connotation symbolique, sa présentation impérative, péremptoire, souvent théâtrale, qui récuse par avance toute critique – mais qui dispense également, les journalistes du nécessaire travail de vérification – dissimule mal que son objet est tout autre que celui auquel elle prétend s’attacher : lorsque le ministre de l’Education nationale rétablit des « leçons de morale » dans les écoles, cela signifie en quelque sorte que l’école était devenue immorale et que c’est un peu grâce à lui que la morale reprendra sa place. Grâce au vouvoiement imposé aux enfants de CP, la société retrouvera comme par miracle les repères qui lui font cruellement défaut. Et de la Marseillaise obligatoire jaillira sans nul doute le civisme et le goût du vivre ensemble. L’école n’est plus considérée pour elle-même mais est devenue quasi exclusivement, du moins chez les politiciens, l’objet d’un discours, dont on attend égoïstement des retombées dans les sondages d’opinion. Il en va de même pour l’enseignement de l’esclavage à l’école primaire : malgré les tentatives précédentes avortées avec Guy Môquet et la Shoah comme support des ambitions présidentielles, Sarkozy tente une nouvelle opération publicitaire. Débat éducatif détourné, école manipulée : s’ils s’avèrent incapables d’en parler honnêtement, peut-être faut-il alors que les politiciens se taisent sur l’école. Elle ne s’en portera que mieux.
09 mai 2008
Les rafles et les camps d'Hortefeux sont-ils solubles dans le concours de la résistance ?
Comme tous les ans à pareille époque, c’est au cours d’une cérémonie militaire, encadrés par les Anciens d’Algérie, que les collégiens et lycéens lauréats du concours de la Résistance ont reçu leur prix. Et comme tous les ans à pareille époque, c’est surtout l’occasion d’une récupération éhontée des Droits de l’homme par des gens qui, le reste du temps, les maltraitent et les bafouent allégrement. Ainsi, dans cette ville de l’Ouest de la France (Ouest France, 09/05/2008), entend-on un préfet évoquer, la larme à l’œil, « la conscience morale » de tous ceux qui, pendant la seconde guerre mondiale, avaient apporté leur aide « aux personnes persécutées et pourchassées en France », puisque c’était cette année le thème du concours. Aux yeux des lycéens et collégiens présents, le discours du représentant de l’Etat aurait sans doute eu davantage de poids si la politique d’immigration menée aujourd’hui en France n’en venait ternir les mots. Les rafles et les camps du ministre de l’immigration et de l’identité nationale sont-ils solubles dans le concours de la résistance ? S’il ne s’agit évidemment pas de mettre en parallèle l’extermination des Juifs et la question des sans-papiers, force est de constater que les mesures développées ces dernières années contre les étrangers, tout spécialement dans les préfectures, sont assez éloignées des principes « d’humanité et de dignité » dont le préfet fait l’éloge devant les jeunes. Des jeunes dont plusieurs ont eu l’occasion de voir leurs camarades sans-papiers « persécutés et pourchassés » jusqu’à l’intérieur des établissements scolaires. Et dans la France d’aujourd’hui, effectivement, apporter son aide « aux personnes persécutées et pourchassées » est devenu un délit. Cette cérémonie officielle de remise des prix, à forte connotation militaire, apparaît à bien des égards comme une basse récupération du souvenir de la Résistance par des autorités qui voient là, opportunément, un moyen de détourner l’attention d’une politique d’immigration brutale et inhumaine. Et peut-être même de la légitimer ? Car comment des institutions qui organisent le souvenir de la Résistance pourraient-elles être soupçonnées par nos élèves d’agissements et de comportements qu’il faut bien qualifier de racistes ?
Au demeurant, en confiant la co-organisation du concours de la Résistance aux mouvements d’anciens combattants, l’Education nationale a fait un choix douteux : comment justifier l’omniprésence, à toutes les étapes du concours, des combattants des guerres coloniales ? S’agit-il vraiment de commémorer la résistance au nazisme, à laquelle ils n’ont pourtant jamais participé, ou d’occulter par exemple les massacres commis par eux ce même 8 mai 1945 du côté de Sétif ? Quel sens peut avoir la mémoire du passé s’il ne permet pas d’éviter la répétition de ses dérèglements ? Le nazisme est d’abord le drame de l’obéissance, celui d’une époque où la soumission aux ordres était perçue comme la valeur suprême, où l’autorité ne se discutait pas. Il ne sert à rien de faire connaître cette période de l’histoire à nos élèves s’ils n’en retirent pas la conviction que, dans certaines circonstances, la désobéissance vaut mieux que l’obéissance.
Dans le même temps, hier, sur les plages du Débarquement, Sarkozy s’obstinait dans sa réécriture de l’histoire : « la vraie France n’était pas à Vichy, elle n’était pas dans la collaboration (...), elle n’était pas dans la milice ». La commémoration du 8 mai, c’est d’abord cela : une manipulation malhonnête et pernicieuse d’un passé dont on n’est peut-être pas définitivement sorti.
22 mars 2008
Mythe national
« Le discours frileux ou méchant de ceux qui voudraient nous convaincre que nous sommes menacés de « disparaître » sous la vague des nouvelles « invasions » ne débouche sur aucun futur, mais il se réclame de stéréotypes que l’histoire républicaine a diffusés : origine gauloise, France éternelle défendue à Poitiers par Charles Martel, nation supérieure à toute autre (« la nationalité française se mérite » ) ».
Ainsi s’exprimait Suzanne Citron, en 1987, dans la conclusion de son Mythe national, après un questionnement minutieux et clairvoyant sur l’histoire de France et son enseignement par l’école. Avec vingt ans de recul, c’est peu dire que cet ouvrage n’a pas pris une ride. Il était même singulièrement prémonitoire. Aussi se réjouit-on de sa réédition (en poche), aux Editions de l’Atelier, augmentée de considérations sur l’actualité récente. Avec une lucidité et une honnêteté qu’on chercherait vainement chez nombre d’historiens à la mode, Suzanne Citron montre que la France métissée d’aujourd’hui ne peut se satisfaire d’un récit mythique fabriqué au cours des siècles. Historienne mais aussi ancienne enseignante, elle place l’éducation au cœur de sa démarche : « (...) l’une des données , cruciales à mon sens, du décrochage scolaire, est celle des contenus scolaires. Cette question est trop souvent exclue des commentaires sur l’école. Or, elle rejoint le propos de ce livre. De quel savoir scolaire, et donc de quelle histoire, de quel passé les enfants des écoles et les adolescents des collèges ont-ils besoin, sont-ils demandeurs pour construire leur personnalité, pour se socialiser à côté des autres et pour se comprendre comme Français, ou comme habitant venu d’ailleurs dans la France, l’Europe et le monde d’aujourd’hui ? Les programmes prescrits d’en haut sont-ils aujourd’hui « écoutés », et peuvent-ils vraiment être absorbés par ceux et par celles à qui ils sont destinés ? »
En écrivant la préface de cette nouvelle édition, Suzanne Citron ne connaissait pas encore les affligeants programmes prévus par Darcos pour le primaire, qui font des Gaulois (même les Celtes ne sont plus mentionnés...), de Clovis et de Jeanne d’Arc les ancêtres exclusifs des Français d’aujourd’hui et de la mémorisation par des enfants de 7 ans de quelques dates vides de sens la base des apprentissages historiques à l’école. Une réédition qui tombe à point nommé, donc, non seulement pour ceux que l’histoire intéresse mais aussi pour tous les enseignants, les éducateurs, en activité comme en formation. Les programmes Darcos ne doivent pas passer : Suzanne Citron nous explique pourquoi.
Suzanne CITRON, Le mythe national, l’histoire de France revisitée, Les Editions de l’Atelier, mars 2008.
14 février 2008
La Shoah, ça sert à tout à condition de savoir s'en servir
Malheureuse coïncidence, dira-t-on : aujourd’hui, Romain Dunant, militant du RESF vient d’être condamné à 800 euros d’amende pour avoir osé comparer la politique de Sarkozy à celle de Vichy : « voilà donc Vichy qui revient. Pétain a donc oublié ses chiens (...) », critiquant également une « politique qu’il faut bien qualifier de raciste ». Condamné pour avoir dit tout haut ce que beaucoup d’autres disent également tout haut. Or, il se trouve qu’au même moment, au cours d’un dîner en ville, le même Sarkozy a annoncé qu’à la rentrée prochaine, les élèves de CM2 se verraient chargés de «la mémoire » d’un enfant juif français (mais pas polonais ni allemand, Hortefeux s’y opposerait) victime de la Shoah. Après Guy Môquet et la résistance communiste, Sarkozy récupère maintenant la mort des enfants juifs, toujours sans le moindre scrupule. Et ce qu’on avait qualifié d’escroquerie en septembre-octobre l’est encore davantage aujourd’hui alors que les camps et les rafles se sont multipliés depuis l’automne dans notre beau pays. Le souvenir des enfants juifs, c’est quand même bien pratique pour tenter de faire oublier les larmes et les drames vécus sous nos yeux par des milliers d’enfants dont le crime est de porter un nom un peu exotique. Il est vrai que ces enfants sont majoritairement originaires d’Afrique ou de lointaines contrées « à l’est » et que, pour Sarkozy, ce n’est pas la même chose qu’être français « de souche ». Même juif. Personne n’a jamais fait l’amalgame entre Sarkozy et Hitler mais lorsqu’Hortefeux fait boucler des gares ou des stations de métro – outre que ça évoque quand même des souvenirs – pourquoi faudrait-il s’interdire de dénoncer le racisme d’un politicien qui n’a eu que cela à mettre en avant pour remporter les élections ?
Du discours de Dakar au discours de Latran, avec une inquiétante obstination, Sarkozy manipule l’histoire. Avec, en arrière plan, la reprise en main de l’éducation et de la conscience enfantine. Après la Marseillaise obligatoire, après l’épisode Môquet, après les aspects bénéfiques de la colonisation, l’intrusion brutale du pouvoir politique dans les programmes scolaires franchit une nouvelle étape. La méthode choisie, l’absence totale de concertation, ne laissent d’ailleurs pas d’irriter : une nouvelle fois les acteurs de l’éducation sont mis au service des caprices du prince.
A partir de vendredi 15 au soir, Journal d’école se met en veille pour quelques jours. Il faut quand même bien se changer les idées. Merci aux visiteurs qui le pourront de donner un peu de vie au blog pendant ce temps. Il y aura quand même (un peu) de lecture. Bonnes vacances à ceux qui en prennent.
24 janvier 2008
Darcos et Clovis : du bon usage de la blouse grise
« Il faut faire de l’école à l’école ! (...) Avant, les enfants d’ouvriers ou de paysans partageaient la même culture que les enfants de bourgeois ». En ce sinistre hiver, Darcos a enfilé sa blouse grise ; il s’agit présentement de faire plaisir aux lecteurs du Figaro (23/01/2008) et accessoirement, aux électeurs nostalgiques du bon vieux temps. Le bon vieux temps où les enfants d’ouvriers et de paysans n’usaient pas leur fond de culotte sur les mêmes bancs que les enfants des bourgeois : l’enseignement secondaire était le privilège de ces derniers seulement, les premiers devant se contenter des rudiments – et non des bases – d’un enseignement primaire qui permettait à peine à la moitié d’entre eux de décrocher le certificat d’étude. En ces temps bénis, les élèves avaient des « repères », perdus aujourd’hui : « Tous devaient connaître la date du baptême de Clovis, savaient placer les fleuves sur une carte [et la ligne bleue des Vosges également] et connaissaient les départements ». Le baptême de Clovis, les noms des fleuves et des départements, voilà la culture commune rêvée par un ministre de l’Education nationale pour les citoyens du 21e siècle, un ministre qui a oublié au fond d’un tiroir quelques-unes des prescriptions du socle commun : « maîtriser le socle commun (...), c’est être en mesure de comprendre les grands défis de l’humanité, la diversité des cultures et l’universalité des droits de l’homme ». Un ministre qui, d’ailleurs, manifeste une mauvaise foi sidérante, feignant d’ignorer que, depuis qu’on enseigne l’histoire à l’école élémentaire, cette discipline a toujours pris la forme d’une histoire exclusivement « de France », faisant la part belle aux dates, parmi lesquelles le baptême de Clovis. Quand dans quelques semaines, Darcos (ou Sarkozy), viendra plastronner devant micros et caméras pour présenter les programmes « rénovés » du primaire, y aura-t-il quelqu’un dans la salle pour lui faire observer que Clovis se trouvait déjà dans les programmes de 2002 comme dans ceux d’avril 2007, appliqués depuis la dernière rentrée (et donc complètement dépassés), comme ils l’ont été constamment depuis plus d’un siècle ?
Faire choix du baptême de Clovis comme «repère», relève d’une double manipulation du passé. D’une part, c’est ignorer que le « mythe du baptême-sacre » de Clovis (Suzanne Citron), est une invention historiographique qui ne peut en aucun cas servir de point de départ à la France d’aujourd’hui. D’autre part, c’est perpétuer la légende trompeuse d’une origine unique et commune aux 64 millions d’habitants que compte la France de 2008, alors que nombre d’entre eux, la majorité sans doute, ont leurs ancêtres, leurs racines, en dehors d’un hexagone dessiné artificiellement sur une carte. Il est d’ailleurs piquant de constater qu’alors que l’évocation par Sarkozy des « racines chrétiennes » de la France suscite à juste titre de vives réactions, de bons républicains intransigeants sur la laïcité, ne trouvent rien à redire à la place prise par Clovis dans les programmes de l’école de la république, accréditant ainsi une interprétation « cléricale » de l’histoire. Une certaine vision de la France, quasi religieuse donc, commune aux cléricaux et aux thuriféraires de la république.
08 janvier 2008
Le complexe de Charles Martel
Dans la nullissime conférence de presse de Sarkozy, rien de nouveau sur l’école, sinon le vide de la pensée présidentielle sur le sujet, les mots creux, le style ampoulé. Vous me direz que sur le sujet, il n’est pas le seul. Par contre, retenu ceci : « 475 millions d’Africains ont moins de 17 ans et le détroit de Gibraltar, c’est 14 kilomètres ». Il n’y a pas encore si longtemps, Le Pen suscitait une levée de boucliers avec ce genre de paroles ; aujourd’hui, personne n’y trouve à redire. On voit le chemin parcouru.
02 janvier 2008
De Dakar au Latran : Sarkozy réécrit l'histoire
Le récent discours de Sarkozy au Latran aura surtout eu pour effet de réveiller les vieilles querelles sur la laïcité. Il est vrai que ses affirmations naïves et ridicules sur la foi ressemblent plus à de la provocation gratuite qu’à une véritable réflexion politique : « Un homme qui croit, c’est un homme qui espère. Et l’intérêt de la République, c’est qu’il y ait beaucoup d’hommes et de femmes à espérer ». Dialectique typiquement sarkozienne, mais qui peut être facilement renversée : un homme qui n’a pas la foi n’est pas forcément un désespéré et la République n’a pas nécessairement besoin d’hommes de foi pour exister.
Mais on peut se demander si cette controverse finalement assez vaine ne vient pas à point nommé pour dissimuler ce qui ressemble avant tout à un nouvel essai d’interprétation de l’histoire, de déformation du passé, de la part d’un président qui, notamment avec l’inénarrable discours de Dakar, ou l’épisode Guy Môquet au lycée, semble s’en faire une spécialité. « Les faits sont là », affirme-t-il sans hésitation après avoir évoqué le baptême de Clovis grâce auquel la France serait devenue « la fille aînée de l’Eglise ». On n’aura pas la prétention de lui faire la leçon en précisant que la France n’existait pas au 5e siècle, Clovis se contentant modestement du titre de « roi des Francs » , mais il est quand même permis de s’interroger sur ces fameuses « racines chrétiennes » de la France, omniprésentes dans le discours de Latran, mais dont la proclamation sans nuances est incompatible avec la réalité historique. Pas davantage que n’importe quelle autre institution humaine, l’Eglise, à travers ses deux millénaires, n’a jamais été un bloc monolithique avec des croyances immuables et incontestées : l’Eglise de Vatican II n’est pas celle du Syllabus (1864), dressée contre le monde moderne ou celle de la Contre Réforme, arme de guerre contre le protestantisme et puisque Sarkozy se plaît tant à évoquer Bernard de Clairvaux, pourquoi ignore-t-il Abélard, pas moins croyant que le premier ? Il y a quelque chose de scabreux dans l’exaltation par un chef d’état du passé religieux d’un pays, alors que les plus hautes autorités religieuses ont elles-mêmes reconnu les fautes passées de l’Eglise. L’Eglise s’est certes édifiée sur un certain nombre de valeurs mais aussi contre les autres et avec la plus grande violence. Lorsque Sarkozy prétend que « la foi chrétienne a pénétré en profondeur la société française, sa culture, ses paysages, sa façon de vivre, son architecture, sa littérature », il omet de signaler que les plus belles œuvres de l’Eglise sont contemporaines de ses pires turpitudes. Le siècle de Vézelay est aussi celui des croisades, on brûlait les hérétiques alors que se construisaient les cathédrales gothiques et les superbes motets et les Te deum chantés à la Chapelle Royale ne font pas oublier les galères et les dragonnades de Louis XIV. Ce que l’historien Jacques Le Goff, qu’on aurait du mal à suspecter d’anticléricalisme, définit comme un « véritable racisme religieux » [1]. Finalement, on retrouve dans les silences et les oublis du discours présidentiel quelque chose qui ressemble au refus de « repentance », déjà manifesté par Sarkozy sur d’autres sujets, refus, tout simplement de voir le passé pour ce qu’il est.
Il y a déjà quelques décennies, dans le Moyen Age fantastique, l’historien de l’art Jurgis Baltrusaitis[2] évoquait les « antiquités et exotismes » à l’œuvre dans l’art gothique. On ne saurait trop recommander à Sarkozy ou à celui qui écrit ses discours la lecture de ce petit ouvrage très stimulant. Ils y verraient ce que la culture médiévale, loin d’être l’expression d’un quelconque génie français, doit à l’Antiquité et au monde oriental. Mais reconnaître tout ce que la France d’aujourd’hui doit à l’extérieur est sans doute au-dessus des forces d’un chef d’état qui a confié la défense de l’identité nationale à un ministre de l’immigration. Les « racines chrétiennes » de la France ne sont finalement qu’un nouvel avatar de la réécriture de l’histoire à laquelle Sarkozy s’est attelé. « Arracher la racine, c’est perdre la signification, c’est affaiblir le ciment de l’identité nationale », dit encore l’auteur du discours du Latran. Afin de ne pas déstabiliser une identité nationale elle-même bien hypothétique, on travestit alors l’histoire de la chrétienté, qui ne fut jamais un long fleuve tranquille, en un récit édifiant, mais fictif, imaginaire. En 967, le tout jeune Gerbert d’Aurillac franchissait les Pyrénées pour se rendre en Catalogne ; là, pendant trois ans, il se familiarisait avec la science et les savoirs arabes pour les intégrer à sa propre culture. Quelques années plus tard, Gerbert devenait pape, sous le nom de Sylvestre II, le pape de l’an mil. Cet épisode historique aura sans doute échappé à Sarkozy.
[1] Jacques LE GOFF, La civilisation de l’Occident médiéval, Arthaud, 1964.
[2] Jurgis BALTRUSAITIS, Le Moyen Age fantastique, Flammarion, , 1981.
10 décembre 2007
Dérive laïque
Dans Libé d’aujourd’hui, un certain nombre d’associations prétendument laïques, je dirais plutôt chevènementistes, parmi lesquelles NPNS (suivez mon regard voilé), s’indignent de ce que des mères de famille portant un foulard – donc nécessairement soumises – aient pu avoir la prétention, ces impudentes, d’accompagner des voyages scolaires. Argumentation - attention, interdiction de s’esclaffer : « Depuis plus d’un siècle, la République et son école exigent des enseignants et des personnels éducatifs un devoir de réserve et une stricte neutralité, de façon à protéger les enfants de toute propagande et préserver une liberté de conscience naissante ». Stricte neutralité, devoir de réserve quand des enseignants apprennent aux élèves une grotesque Marseillaise et l’idéologie repoussante qui va avec ? Protéger les enfants de toute propagande et préserver la liberté de conscience, alors que toute une partie des programmes officiels d’éducation civique est conçue en étroite collaboration avec l’armée sous le nom d’éducation à la défense ? Qui, parmi les mouvements dits laïques, s’élève contre le miltarisme qui gangrène l’épreuve d’éducation civique au DNB, comme c’est le cas très régulièrement, contre les protocoles Education/Défense, qui soumettent les élèves à un bourrage de crâne éhonté ? Devoir de réserve encore lorsque des enseignants confient tout un pan de la mémoire scolaire aux Anciens d’Algérie ou des guerres coloniales ? Comment parler de « pensée autonome » alors qu’il s’agit manifestement d’enserrer les élèves dans un carcan idéologique dont on ne peut s’extraire ? On s’indigne donc devant un foulard mais on fait carpette devant les culottes de peau. Les signataires de cette tribune, qui vont jusqu’à évoquer « l’obscurantisme » de ces mères d’élèves, ne font pas seulement preuve d’une stupidité sans bornes mais ils contribuent à la banalisation dans l’opinion d’un bon gros racisme épais, celui qui n’a même pas conscience de ce qu’il est.
28 novembre 2007
"Mythes fondateurs"
A propos du conflit israélo-palestinien, Ilan Greilsammer (Libé , 26/11/2007) évoque les dégâts provoqués par les « mythes fondateurs...les vieilles rengaines empoisonnées » et l’incapacité des « nains politiques » à construire la paix. Ce n’est pas seulement vrai pour cette partie du monde.
http://www.liberation.fr/rebonds/293696.FR.php
10 novembre 2007
Aux détrousseurs de cadavres et aux imposteurs
Il paraît que sur ordre du gouvernement (Laporte ? Hortefeux ?), une minute de silence doit être observée le 11 novembre au cours de toutes les compétitions sportives. En l’honneur des morts. Pauvres fous. A ceux qui se laissent berner par « tous ces salauds de massacreurs au verbe haut qui réclament du sang à cor et à cri », on recommande chaudement la lecture ou la relecture du roman de Dalton Trumbo, Johnny s’en va-t-en guerre, dont le héros est un soldat américain de la Pemière guerre mondiale. Encore et toujours d’actualité. Et même plus que jamais.
« Vous entendrez toujours de gens qui sacrifient volontiers la vie des autres. Ils font beaucoup de tapage et ils n’arrêtent pas de parler. Vous en trouvez dans les églises et les écoles et les journaux et les corps législatifs et les congrès. C’est leur métier. Leurs paroles sonnent bien. La mort plutôt que le déshonneur. Le sol sanctifié par le sang. Ces hommes qui sont morts noblement. Ils ne sont pas morts en vain. Nos glorieux morts.
Hmmmm.
Personne n’est-il jamais revenu d’entre les morts un seul mort sur les millions qui se font tuer n’est-il jamais revenu pour vous dire mon dieu que je suis content d’être mort parce que la mort vaut toujours mieux que le déshonneur ? Ont-ils dit je suis content d’être mort pour sauver la démocratie dans le monde ? Ont-ils dit je préfère la mort à la perte de la liberté ? L’un d’ eux a-t-il jamais dit je songe avec joie que j’ai eu les entrailles arrachées pour l’honneur de mon pays ? L’un d’eux vous a-t-il jamais dit regardez moi je suis mort mais j’ai péri pour défendre la morale et cela vaut mieux que d’être vivant ? L’un d’eux vous a-t-il jamais dit me voici il y a deux ans que je pourris dans la tombe en pays étranger mais c’est magnifique de mourir pour sa patrie ? L’un d’eux vous a-t-il jamais dit hourra je suis mort pour l’honneur des femmes et j’en suis heureux voyez commme je chante bien que j’aie la bouche tout obstruée de vers ?
Personne en dehors des morts ne sait si toutes ces idées dont parlent les gens valent la peine qu’on meure pour elles ou non. Mais les morts ne parlent pas. Aussi toutes les paroles sur la noblesse de la mort et le caractère sacré du sang versé et l’honneur sont-elles mises dans la bouche des morts par des détrousseurs de cadavres et des imposteurs qui n’ont pas le droit de parler au nom des morts. Si un homme dit plutôt la mort que le déshonneur c’est un sot ou un menteur car il ne sait pas ce qu’est la mort (...) S’il est assez sot pour croire que la mort vaut mieux que le déshonneur qu’il se mette sur les rangs et qu’il meure. Mais qu’on laisse donc les petits gars tranquilles quand ils sont trop occupés pour aller se battre. Et qu’on laisse également les gars tranquilles quand ils disent que préférer la mort au déshonneur c’est de la foutaise et que la vie est plus importante que la mort (...).
Et tous les gars qui sont morts tous les cinq millions ou les sept millions ou les dix millions qui sont allés au front et qui sont morts pour sauver la démocratie dans le monde pour rendre le monde propice à l’épanouissement de mots creux qu’ont-ils éprouvé au moment de mourir ? Qu’ont-ils ressenti quand leur sang s’est répandu dans la boue ? Qu’ont-ils ressenti quand ils ont été touchés par les gaz qui leur ont rongé entièrement les poumons ? Qu’ont-ils ressenti quand ils gisaient dans les hôpitaux en proie à la folie et qu’ils regardaient la mort droit en face et qu’ils la voyaient arriver et les emporter ? (...) Ils sont morts en pleurant en leur for intérieur comme des gamins. Ils ont oublié pourquoi ils se battaient pourquoi ils mouraient. Ils pensaient à des choses qui sont à la portée des hommes. Ils sont morts en souhaitant ardemment la présence d’un visage ami. Ils sont morts en réclamant dans leurs gémissements la voix d’une mère d’un père d’une femme d’un enfant. Ils se sont éteints la mort dans l’âme en aspirant à jeter un dernier coup d’œil à leur maison natale je vous en supplie mon Dieu rien qu’un coup d’œil. Ils sont morts en se lamentant et en soupirant après la vie. Ils savaient à quoi il fallait attacher de l’importance. Ils savaient que la vie c’est tout et ils sont morts dans les cris et les sanglots. Ils sont morts avec une seule idée en tête je veux vivre je veux vivre je veux vivre (...).
Il n’ y a rien de noble dans le fait de mourir. Même pas si vous mourez pour l’honneur (...). La chose qui a le plus d’importance c’est votre vie mes petits gars. Morts vous n’êtes bons à rien sinon à servir de sujet aux discours. Ne les laissez plus vous duper. Ne leur prêtez pas d’attention quand ils vous taperont sur l’épaule en disant venez nous allons nous battre pour la liberté ou quel que soit le mot qu’ils emploieront car il y a toujours un mot (...) Rien n’est supérieur à la vie. Il n’y a rien de noble dans la mort. Qu’y a-t-il de noble à être enseveli dans la terre et à se décomposer ? Qu’y a-t-il de noble à ne plus jamais revoir la lumière du soleil ? Qu’ y a-t-il de noble à avoir le bras et les jambes arrachées ? Qu’ y a-t-il de noble à être idiot ? Qu’y a-t-il de noble à être aveugle et sourd et muet ? Qu’y a-t-il de noble à être mort ? Quand on est mort monsieur tout est terminé. C’est la fin. On est moins qu’un chien moins qu’un rat moins qu’une abeille ou une fourmi moins qu’un vermisseau qui rampe sur un tas de fumier. On est mort monsieur et on est mort pour rien.
On est mort monsieur.
Mort. »
Dalton Trumbo, Johnny s’en va-t-en guerre, 1939, trad. française Actes Sud, 1987.

