Journal d'école

Le journal de Lubin sur l'école et sur le monde. L'école vient de loin, elle peut mener loin. A condition d'en sortir.

22 août 2008

Afghanistan : dix anciens élèves tués

Hommage national, larmes officielles à propos des dix soldats français tués en Afghanistan. Les « détrousseurs de cadavres et imposteurs » (Dalton Trumbo) s’en donnent à cœur joie dans le registre du sacrifice, du sens du devoir, de l’abnégation, de la guerre de la civilisation contre le terrorisme et surtout du respect dû aux morts. Mais à ces morts-là seulement. Lorsqu’il y a quelques semaines, une cinquantaine de personnes, parmi lesquelles de nombreux enfants, réunis pour une fête de mariage, sont morts sous les bombes de la coalition, ce n’était qu’une regrettable erreur, un dommage collatéral et ces morts ont été vite oubliés, même pas pleurés. A la guerre, un soldat mort a donc infiniment plus de valeur qu’un enfant mort. Dans l’apologie d’une morale criminelle, Sarkozy s’est évidemment surpassé : « si c’était à refaire, je le referais... » Le jour où les politiciens cesseront d’être courageux avec la peau des autres, les guerres disparaîtront.

Il ne devrait pas échapper aux enseignants que ces tout jeunes hommes morts pour rien sont, après tout, leurs anciens élèves. Ils traînaient leurs basques en collège il n’y a pas très longtemps et c’est sans doute là qu’ils ont découvert, avec l’enseignement à la défense, leur vocation militaire. De l’école primaire au lycée, « l’ensemble des disciplines doit concourir à l’éducation de la défense », précise le protocole du 31 janvier 2007 signé entre l’EN et le ministère de la Défense. Tout au long de ce cursus scolaire – dont, au passage, on ne connaît pas d’équivalent chez nos voisins - l’armée y est présentée à travers ses interventions camouflées en missions humanitaires, en « missions de la paix » . L’armée ne fait jamais la guerre, pas plus que de morts d’ailleurs. L’éducation à la défense, véritable bourrage de crâne qui se poursuit jusqu’à la JAPD, ne dissimule pas ses objectifs : il s’agit de « répondre aux besoins de recrutement de l’armée ». L’éducation à la défense, dont la création remonte au début des années 80, s’est développée par la suite dans les programmes scolaires au milieu d’une indifférence tellement générale des profs, qu’elle confine à l’assentiment. On pourra toujours rétorquer que la guerre en Afghanistan a de multiples causes mais on ne peut s’empêcher de penser que la promotion de l’esprit de défense par l’Education nationale et l’adhésion massive des enseignants à ce concept fallacieux et mortifère portent une lourde responsabilité dans la mort de dix jeunes, fauchés bêtement dans les montagnes afghanes. Apprendre à tuer ou à se faire tuer sur ordre, ce n’est pas le rôle de l’école.

29 juin 2008

En 2008 comme en 2007, l'histoire-géo au DNB, ça sert aussi à faire la guerre

C’est un bien curieux sujet d’examen qui a été imposé aux collégiens passant l’épreuve d’histoire-géographie éducation civique du DNB (Diplôme national du brevet). L’an passé déjà, les candidats avaient dû travailler sur des documents émanant du service de propagande de l’armée mettant en avant les missions de l’armée, documents évidemment à sens unique destinés à montrer que l’armée française était un facteur de paix. Pour la session 2008 (26 juin), « la puissance française dans le monde » était le thème retenu (à choisir avec un sujet sur l’Allemagne nazie). Parmi les documents à étudier, un texte d’un grand penseur du 20e siècle, Hubert Védrine (on ne rit pas...) chantant, avec des accents dignes de Déroulède, les louanges de « la France, puissance mondiale », vantant « notre politique étrangère, une de celles qui comptent, notre capacité militaire à l’extérieur, la plus forte après celle des Britanniques (...). » Et l’auteur de conclure : « Ce tableau ne justifie pas un excès prétentieux de confiance en soi (...) mais il invalide le pessimisme ambiant. Il appartient aux dirigeants politiques de l’assumer ». Rappelons à ceux qui l’ignorent que les élèves de 3e sont âgés de 14-15 ans et que l’épreuve d’histoire-géographie du DNB, censée conclure quatre années de scolarité en collège, est normalement destinée à mettre en valeur non seulement leurs connaissances mais leur capacité de réflexion et leur sens critique. Le second document à étudier provient du ministère de la Défense ( !), les organisateurs de l’épreuve n’en ayant probablement pas trouvé d’autres : il s’agit d’une carte intitulée « la France dans le monde en 2007 », où, à part la mention des états francophones, la présence française se trouve limitée aux interventions de l’armée française ou à la présence militaire française. Les questions posées aux candidats sont d’une réelle indigence mais fortement tendancieuses : « Sur quel continent se manifestent à la fois cette puissance militaire et ce rayonnement culturel ?». On appréciera à sa juste valeur la conjonction de coordination reliant en un même objet de vénération puissance militaire et rayonnement culturel. Le continent en question, on l’aura deviné, n’est autre que l’Afrique, dont on sait, depuis le discours de Dakar, en quelle haute estime le tiennent nos dirigeants. Après ce bourrage de crâne, l’épreuve d’histoire-géographie doit se poursuivre avec un « paragraphe argumenté » (sic) d’une vingtaine de lignes destiné à montrer « que la France est une puissance mondiale ». Pour ce qui est de l’argumentation, les candidats devront la chercher si possible ailleurs que dans les documents fournis mais il y a fort à parier que, pour se limiter à l’Afrique, les copies resteront muettes sur les ventes d’armement à des gouvernants douteux, les exactions commises par des militaires français sur des populations civiles en Côte d’Ivoire ou au Congo, pour ne pas remonter à la responsabilité de l’armée française dans le génocide du Rwanda. Les copies resteront muettes, donc, la conscience politique des élèves vierge mais l’honneur national est sauf.

Avec cette épreuve d’histoire-géographie éducation civique, la pauvreté du contenu va de pair avec l’endoctrinement des élèves. Comment des jeunes de 14-15 ans peuvent-ils comprendre le monde dans lequel ils vivent – ce qui reste un des objectifs affichés de l’éducation – à partir d’une notion aussi fumeuse et pernicieuse que celle de « puissance mondiale » qu’on ne se donne pas la peine de définir autrement que par un planisphère piqueté de petits bateaux de guerre ou d’interventions militaires ? Comment une image aussi grossière et caricaturale, permettrait-elle aux élèves de réfléchir aux enjeux du monde d’aujourd’hui, aux questions de développement, d’environnement, d’entrevoir l’injustice de l’ordre international ou de penser l’autre autrement que sous la forme d’un danger potentiel ? Il est inadmissible que l’Education nationale, comme elle a tendance à le faire de plus en plus fréquemment, aille chercher ses sujets d’examens dans les bureaux du ministère de la Défense voire dans ceux de l’Immigration et de l’identité nationale. On voit là les dérives d’une politique de rapprochement entre le ministère de l’Education et celui de la Défense, initiée au début des années 80, visant à imprégner toute l’éducation d’un « esprit de défense », en réalité à ouvrir toutes grandes à l’armée les portes des établissements scolaires. Depuis lors, dans une indifférence quasi générale, de nombreux protocoles ont été signés entre les deux ministères dont le plus récent, en date du 31 janvier 2007, ne prend même pas la peine de cacher son objectif : « répondre aux besoins de recrutement de l’armée ». Alors que le monde se mobilise sur le scandale des enfants-soldats, les écoles françaises s’ouvrent aux sergents recruteurs. La traduction en termes de programmes scolaires est particulièrement inquiétante : « au collège et au lycée, l’ensemble des disciplines doit concourir à l’idée de défense » (Bulletin officiel de l’Education nationale, circulaire du 13 septembre 2007). C’est une véritable culture de guerre qui de façon insidieuse, pénétre l’école, pourtant en opposition avec les principes du socle commun de connaissances et de compétences inclus dans la loi d’orientation, principes qui affirment, entre autres choses : « maîtriser le socle commun (...), c’est être en mesure de comprendre les grands défis de l’humanité, la diversité des cultures et l’universalité des droits de l’homme, la nécessité du développement et les exigences de la protection de la planète ». C’est aussi « être capable de jugement et d’esprit critique ». (JO, 12 juillet 2006). Avec l’éducation à la défense, lorsque Bugeaud enfumait les Arabes dans des grottes ou lorsque des paras torturaient en Algérie, les élèves finiront par croire qu’ils faisaient acte d’humanisme.

Voir aussi sur Journal d’école :

http://journaldecole.canalblog.com/archives/2007/09/16/index.html

http://journaldecole.canalblog.com/archives/2007/06/25/index.html

29 novembre 2007

A Montpellier, l'éducation civique a le goût du sang

A Montpellier, certaines écoles primaires ont été sollicitées par le rectorat d’académie pour faire participer les enfants à une opération de dessins envoyés pour Noël aux « 13 000 soldats français actuellement engagés dans les opérations extérieures  pour la restauration ou le maintien de la paix » (sic). Cette opération, soutenue par l’Education nationale, est due à l’initiative de l’association Solidarité Défense dont les membres visitent régulièrement les établissements scolaires avec pour mission de « présenter ce qu’est l’armée, à quoi elle sert ».

Ce qu’est l’armée, à quoi elle sert ? En Afghanistan, par exemple, au sein des forces de la coalition, , elle bombarde villes et villages, tuant indistinctement femmes et enfants. Les ONG dénoncent les bombardements disproportionnés dans des zones peuplées, aveugles et sans discernement. En Côte d’Ivoire (il y a trois ans), les militaires français tirent sur des manifestants faisant des dizaines de morts et des centaines de blessés. Au Tchad, Sarkozy renforce le contingent français avec pour mission de soutenir et de protéger le dictateur local, comme c’est le cas quasi général dans toute l’Afrique depuis des décennies. Voilà les héros auxquels les écoliers français sont sommés d’envoyer un petit dessin en signe de solidarité. L’inspectrice d’académie de Montpellier, qui n’a sans doute jamais vu un enfant éventré ou étripé ou défiguré ou brûlé par la guerre, qui ne sait rien des enfants hurlant de terreur sous les bombes, ou qui s’en fout, l’inspectrice d’académie, elle, se réjouit : « ces dessins, c’est une opération de solidarité, à un moment où humanitaire et militaire se rencontrent. On ne se bat pas contre des ennemis mais pour des valeurs » (resic) [1]. Cynique, elle ajoute même : « cela doit faire partie de la réflexion des jeunes enfants ». Dans ce domaine, on sait que la réflexion laisse la place à la manipulation la plus grossière : cette sinistre opération de propagande guerrière prend place dans le cadre plus large de ce que l’Education nationale appelle l’ « éducation à la défense », en réalité la mise en place d’une véritable culture de guerre pour l’école [2]. Le protocole signé le 31 janvier 2007 entre le ministre de la Défense et celui de l’EN a mis en place tout un système ouvrant largement les portes de l’école à l’idéologie militaire et à ses représentants. Pour satisfaire aux besoins de recrutement de l’armée, les guerres sont camouflées en opérations de maintien de la paix et les militaires se donnent des airs d’humanitaires. Ce bourrage de crâne s’infiltre jusque dans les examens puisqu’en juin dernier les élèves passant le DNB ont dû subir une épreuve d’éducation dite civique toute imprégnée de cette idéologie de caserne [3]. Il est vrai que le recteur d’académie de Montpellier, lui, juge cette action « citoyenne, civique, facteur de cohésion nationale, formatrice ». Pour apprécier cet objectif à sa juste valeur, il faut préciser que l’association Solidarité Défense à l’origine de cette opération de propagande, avait été créée en 1994 par l’ancien amiral Lanxade, en son temps commandant de l’armée française au Rwanda et à ce titre complice d’un génocide qui avait fait plusieurs millions de victimes. Dans les écoles de l’Hérault, la citoyenneté, le civisme, la cohésion nationale ont un goût de meurtre et de sang. Mais les écoliers ne le savent pas. Car il faut bien reconnaître que – si l’on excepte la réaction de la CNT Education 34 – les enseignants font preuve sur ce sujet d’un incommensurable aveuglement et/ou d’une profonde lâcheté.

[1] http://www.liberation.fr/actualite/societe/294579.FR.php

[2] http://journaldecole.canalblog.com/archives/2007/09/16/index.html

[3] http://journaldecole.canalblog.com/archives/2007/06/25/index.html

16 septembre 2007

Education à la défense : une culture de guerre pour l'école

Le protocole sur l’éducation à la défense signé le 31 janvier 2007 entre les ministres de la Défense, de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et de la recherche, fait l’objet d’une circulaire sur les actions à mettre en place dans les établissements scolaires (BO n° 32 du 13 septembre 2007). Cette circulaire a de quoi faire naître de légitimes inquiétudes. Sans remonter à l’époque des bataillons scolaires qui, à la fin du 19e siècle, ont préparé toute une génération d’enfants à accepter le sacrifice de leur jeune existence dans les tranchées de la Première guerre mondiale, il faut rappeler que l’éducation à la défense, dans le sens où on l’entend aujourd’hui, remonte au début des années 1980, avec un premier protocole (1982) signé entre les ministères de la Défense et de l’Education nationale : « la notion de défense est indissociable en France de l’existence d’une communauté nationale façonnée par l’histoire, animée d’un véritable esprit de défense ». L’armée charge donc l’éducation nationale de « développer l’esprit de défense » chez les élèves et l’Education nationale n’y trouve rien à redire. Jusqu’à présent, l’éducation à la défense était intégrée, en collège et lycée, aux programmes d’éducation civique. Les prescriptions officielles en seraient restées lettre morte si l’éducation civique n’était devenue matière obligatoire au DNB et c’est ainsi que l’on a vu, au cours des dernières années, les élèves de fin de troisième plancher – ou faire semblant – sur de naïfs et ridicules documents à forte teneur propagandiste, souvent fournis par le ministère de la Défense, censés montrer que « quand la défense avance, la paix progresse » (1). Les élèves n’étant évidemment pas autorisés à faire preuve d’esprit critique quant à la légèreté de cette assertion en faisant observer, par exemple, que les colossales dépenses militaires, les exportations d’armements ou la bombe atomique n’étaient peut-être pas de nature à faire progresser la paix.

Mais c’est quelque chose d’entièrement nouveau et de très alarmant qui se met en place avec la circulaire du 13 septembre qui affirme d’emblée que « au collège et au lycée , l’ensemble des disciplines doit concourir à l’éducation de la défense ». A partir de la présente rentrée, tout doit être mis en œuvre pour concourir à ce que les responsables appellent une « culture de défense ». Depuis la formation des enseignants en IUFM jusqu’aux programmes scolaires, en passant par les enseignants-chercheurs des universités et les conseils de la vie lycéenne (CVL), l’option découverte professionnelle en classe de troisième, les travaux personnels encadrés (TPE), l’armée s’incruste dans l’ensemble des structures éducatives : « les formations de défense – est-il précisé – doivent trouver leur plein rôle dans la construction de la réflexion et de la culture des futurs responsables que forment les établissements d’enseignement supérieur ». Les échanges avec les unités militaires, les visites de sites et d’installations militaires sont vivement encouragés. Il est même envisagé la « création d’un identifiant graphique », sans plus de précision ; s’agit-il d’un fichage militaire de l’ensemble des élèves ? Bien sûr, c’est la question des programmes scolaires qui suscite la plus vive appréhension puisque de nouveaux programmes doivent être définis par des « groupes spécialisés de réflexion » (sic) qui prendront en compte cette dimension militaire de l’enseignement. Un aperçu de ce que pourrait donner cette approche en histoire-géographie est donné par l’Inspection pédagogique de l’académie de Nantes qui, sur son site internet, suggère, de façon « indicative » - du moins jusqu’à présent, car dorénavant l’indicatif devient impératif – ce que pourrait être l’enseignement de l’histoire en collège, revisité par l’armée : ainsi, l’étude de la chrétienté occidentale (10e-15e siècles) en classe de cinquième devrait être l’occasion d’aborder le thème de la « Nation », la France de 1815 à 1915 (classe de quatrième), « le nationalisme et le patriotisme », et la Seconde guerre mondiale » (classe de troisième) devra mettre l’accent sur « la drôle de guerre, la débâcle, la résistance », thèmes dont l’importance n’échappe à personne en comparaison de la shoah. Comme on le voit, avec l’esprit de défense, les élèves de cinquième n’ont pas à connaître la sauvagerie et l’intolérance des chevaliers des Croisades, ceux de quatrième n’iront pas s’égarer dans la brutalité des guerres coloniales, quant aux élèves de troisième, on leur épargnera les guerres de décolonisation. L’esprit de défense risquerait fort de ne pas sortir intact de tous ces épisodes et de beaucoup d’autres du même genre que les élèves n’ont pas à connaître, parce que, décidément, dans l’histoire, l’armée n’a joué que très rarement, le rôle qu’elle prétend s’attribuer. Ainsi,  après plusieurs années d’ « éducation à la défense », les élèves quitteront le lycée sans avoir conscience que la vocation de l’armée, dans l’histoire comme de nos jours, consiste fondamentalement à faire la guerre. Il est curieux d’ailleurs, de constater, que dans tout cet attirail règlementaire autour de l’esprit de défense, le mot « guerre » ne soit jamais évoqué, pas davantage non plus que celui d’ « armée ». Sous le terme de « défense globale », confondant les missions strictement militaires avec, notamment, celles de la protection civile, on se livre en réalité à un dangereux amalgame visant à placer sur un même registre la fonction d’un Canadair et celle d’un Rafale chargé de missiles nucléaires.

Derrière l’éducation à la défense, derrière l’objectif tout prosaïque et clairement affiché par le protocole du 31 janvier 2007 « de répondre aux besoins de recrutement de l’armée », se profile à nouveau une tentative d’instrumentalisation de l’histoire. Après la Marseillaise obligatoire à l’école primaire, après l’amendement avorté sur les aspects positifs de la colonisation, après la lettre de Guy Môquet, l’enseignement de l’histoire se trouve malmené, menacé, cette fois-ci, de l’intérieur, par une simple ciculaire administrative qui n’a fait l’objet d’aucun débat public. Avec une certaine indécence, on n’hésite pas à manipuler le socle commun de connaissances et de compétences ajouté par le législateur à la loi d’orientation sur l’école, les instigateurs de l’esprit de défense allant jusqu’à prétendre que « l’éducation à la défense (...) figure dans le socle commun  (...) au titre de trois piliers : la culture humaniste, la compétence sociale et civique et le développement de l’autonomie et de l’initiative ». Ce qui est triplement faux : non seulement, le socle ne dit pas un mot de l’esprit de défense, mais les valeurs qu’il semble, au moins officiellement, promouvoir sont à mille lieux de cette culture de guerre à laquelle on voudrait soumettre l’école. On y lit en effet que « maîtriser le socle commun (...), c’est être en mesure de comprendre les grands défis de l’humanité, la diversité des cultures et l’universalité des droits de l’homme, la nécessité du développement et les exigences de la protection de la planète ». C’est aussi « être capable de jugement et d’esprit critique ». (JO, 12 juillet 2006). Avec l’éducation à la défense, lorsque Bugeaud enfumait les Arabes dans des grottes ou lorsque des paras torturaient en Algérie, les élèves finiront par croire qu’ils faisaient acte d’humanisme.

(1) Académie de Nantes, DNB, juin 2006

(2) http://www.pedagogie.ac-nantes.fr/1180186176078/0/fiche___ressourcepedagogique/&RH=1160334444687

http://journaldecole.canalblog.com/archives/2007/06/05/index.html

http://journaldecole.canalblog.com/archives/2006/07/31/index.html

25 juin 2007

Diplôme national du brevet : l'éducation civique au service des marchands de mort

Cette année, et pour la première fois, les sujets du DNB étaient élaborés au niveau national et non plus dans chaque académie comme c’était le cas jusque là. Pour ce qui concerne l’éducation civique, on n’est pas vraiment surpris par le choix des organisateurs de l’épreuve : les collégiens ont été amenés à plancher sur la défense nationale. Hors de l’armée, point de citoyen ! Bien évidemment, cette épreuve est conçue pour empêcher les élèves d’exercer un regard critique sur l’institution militaire. Et pour cause, cette partie du programme scolaire étant élaborée en étroite et exclusive collaboration avec les autorités militaires. Le document de travail remis aux collégiens consiste en deux extraits réglementaires mais surtout, une BD, qui se voudrait édifiante, censée montrer la diversité des missions de l’armée. En réalité,  l’image naïve et infantile – « la France n’a pas d’ennemi mais est toujours prête à se défendre » - dissimule mal un message lourdement propagandiste dont on sait que l’Education nationale, depuis les bataillons scolaires, se fait l’ardente apologiste. Arrivés au terme de leur scolarité en collège, à aucun moment les élèves n’auront donc eu la possibilité, on allait dire la permission, de poser des questions sur les budgets militaires extravagants de ceux qu’on appelle les grandes puissances (plus de 1200 milliards de dollars pour la seule année 2006 !), sur la responsabilité de la France, second ou troisième exportateur d’armements, dans les conflits en cours ou à venir, sur la menace atomique que la France et quelques autres font peser sur le monde, sur la légitimité de la guerre pour résoudre les conflits, sur l’injustice d’un ordre mondial générateur de tensions. Pour l’Education nationale, dont la duplicité en la matière n’est plus à démontrer, l’éducation civique consisterait donc à interdire toute interrogation sur les grands problèmes du monde. Mais quels citoyens prétend-on ainsi former ? Cette situation est d’autant plus paradoxale que le socle commun de compétences et de connaissances applicable dans tous les établissements scolaires depuis la dernière rentrée demande à l’école de développer chez les élèves des capacités de « jugement » et d’ « esprit critique », de « savoir distinguer un argument rationnel d’un argument d’autorité » ou encore de « savoir construire son opinion personnelle ». Tout le contraire, donc, de cette épreuve d’éducation prétendument civique qui tend à imposer une vérité révélée, un silence sur des questions qui dérangent et, en fin de compte, ce que l’on peut appeler une certaine morale d’état.

Voir aussi sur Journal d’école : « la « culture humaniste » à l’école, ça sert aussi à faire la guerre » (05/06/2007)

http://journaldecole.canalblog.com/archives/2007/06/05/5198831.html

05 juin 2007

La "culture humaniste" à l'école, ça sert aussi à faire la guerre

L’enseignement de « l’esprit de défense » dans les établissements scolaires, mis en place à partir de 1982 (voir sur ce sujet « L’esprit de défense contre les droits de l’homme », Journal décole, 31/07/2006), est renforcé par un protocole d’accord entre les ministères de l’Education et de la défense du 31/01/2007 (BOEN n° 7, 15/02/2007). Avec pour objectif affiché de « répondre aux besoins de recrutement de l’armée », ce protocole renforce dangereusement la présence de l’armée dans les écoles et sur les programmes scolaires.

Pour arriver à leur fin, les deux ministères n’hésitent pas à manipuler le socle commun de connaissances et de compétences applicable à la rentrée prochaine. Avec une grande malhonnêteté, ils affirment en effet que « la définition du socle commun de connaissances et de compétences fait de la défense l’une des connaissances que tout élève doit avoir acquises à la fin de la scolarité obligatoire, au titre de la culture humaniste » ( !), ajoutant encore : « inscrit désormais dans le socle commun de connaissances..., l’enseignement de la défense fait l’objet...d’une prise en charge collective par les enseignants ». C’est faux : cette affirmation résulte d’une falsification cynique du socle, tel qu’il est paru au JO du 12 juillet 2006. « La culture humaniste – y lit-on – permet aux élèves d’acquérir tout à la fois le sens de la continuité et de la rupture, de l’identité et de l’altérité. En sachant d’où viennent la France et l’Europe et en sachant les situer dans le monde d’aujourd’hui, les élèves se projetteront plus lucidement dans l’avenir. [La culture humaniste] enrichit la perception du réel, ouvre l’esprit à la diversité des situations humaines, invite à la réflexion sur ses propres opinions et sentiments et suscite des émotions esthétiques... » Non seulement le socle commun ignore l’esprit de défense mais il insiste au contraire sur un certain nombre de capacités « citoyennes » à faire acquérir par les élèves, en opposition avec le matraquage idéologique de l’esprit de défense : « les élèves devront être capables de jugement et d’esprit  critique, ce qui suppose : savoir évaluer la part de subjectivité ou de partialité d’un discours (...) ; savoir distinguer un argument rationnel d’un argument d’autorité (...) ; apprendre à identifier, classer, hiérarchiser , soumettre à critique l’information et la mettre à distance (...) ; savoir construire son opinion personnelle (...)".

Les dispositions adoptées par le nouveau protocole armée-école sont en totale contradiction avec la philosophie du socle commun et d’ailleurs, plus généralement, avec les préoccupations basiques de n’importe quel enseignant ou éducateur. Ce texte prévoit en effet : d’ « approfondir l’enseignement de défense », par exemple en inscrivant ce sujet dans les TPE, d’ouvrir largement les portes des casernes et installations militaires aux visites scolaires, de « développer les échanges entre les élèves, les enseignants et les militaires (...) », en particulier par l’intermédiaire des conseils de vie lycéenne (CVL). En collège, l’option découverte professionnelle doit permettre aux élèves de troisième de découvrir les carrières militaires. On affirme sans même s’en cacher que ce protocole a pour objet de « renforcer le potentiel d’accueil au sein de la défense  de jeunes souhaitant découvrir la vie professionnelle ou s’y préparer ». Rappelons encore que le programme d’éducation civique de la classe de troisième comporte un volet militaire obligatoire qui peut donner lieu à une épreuve écrite au DNB. La sensibilisation et la formation des enseignants se trouvent confiées aux seuls militaires : il s’agit de « développer la formation à l’enseignement de défense des enseignants et des cadres de l’éducation nationale. Dans cette perspective, la formation initiale des enseignants est une priorité : une formation à l’enseignement de défense est organisée au profit (sic) des professeurs stagiaires d’histoire-géographie des lycées et collèges des IUFM et est proposée aux autres professeurs du premier et du second degré ». Un certain nombre d’académies ont d’ailleurs anticipé avec empressement les souhaits des militaires. Ainsi, l’académie de Nantes : son dispositif de formation pour l’année 2007-2008 prévoit pour les enseignants une journée « pour mieux connaître les enjeux de la défense », journée organisée par trois colonels et un inspecteur des douanes ; les professeurs « intéressés par les questions d’information et d’orientation des élèves sont vivement conviés à visiter les locaux de l’Ecole d’application du génie d’Angers, tandis que leurs collègues de STI et de physique-chimie se voient proposer la découverte, dans la même ville, des locaux de la DGA (Délégation Générale à l’Armement, dont la mission, hautement humaniste donc, consiste à vendre des armes partout dans le monde).

Attirer l’attention des élèves sur la guerre et la paix fait certes partie des missions de l’école. Mais la traduction qu’en font les autorités, à travers l’enseignement de « l’esprit de défense », relève de la manipulation. Afin de satisfaire aux besoins de recrutement de l’armée, on délègue aux seuls militaires la sensibilisation des élèves sur ce sujet. Avec cette incroyable conséquence : pas une seule fois, au cours de leur éducation citoyenne, les élèves ne doivent prendre conscience que la fonction de l’armée consiste à faire la guerre et que ceux d’entre eux qui se seront laissés séduire par les sergents recruteurs risquent fort de se trouver un jour confrontés à l’alternative d’avoir à tuer ou de se laisser tuer sur ordre. Curieusement, dans les programmes scolaires comme dans ces longs protocoles armée-école, le mot « guerre » n’est jamais employé, supplanté par celui de « défense » et plus hypocritement encore par le concept de « défense globale », laissant croire que l’activité d’un médecin sans frontière ou d’un pompier serait de même nature que celle d’un pilote de Rafale. L’école aurait donc pour mission de développer les capacités de jugement, d’esprit critique, de construction d’une opinion personnelle mais dans le même temps on exclut du jugement, de l’esprit critique et de l’opinion personnelle tout ce qui touche à la guerre et à la paix. Ainsi, arriveront à l’âge adulte de jeunes citoyens à qui l’on aura interdit toute interrogation sur des questions comme les extravagantes dépenses militaires, les exportations d’armement, la bombe atomique, la légitimité de la guerre comme mode de résolution des conflits ou la non-violence comme alternative aux conflits. Ces questions, justes et fondées, s’arrêtent à la porte de l’école.  Avec l’esprit de défense, l’Education nationale montre une nouvelle fois son double visage : « humaniste » pour la façade, encourageant les valeurs de tolérance et de respect d’autrui, valeurs sur lesquelles, d’un autre côté, elle s’essuie les pieds avec des programmes officiels, des pratiques, qui les contredisent. Avec l’esprit de défense, l’éducation civique se noie dans le bourrage de crâne.

http://journaldecole.canalblog.com/archives/2006/07/31/index.html

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