Au moins pour une fois, avec l’enseignement de la grammaire, les choses sont dites clairement : aujourd’hui, précise le rapport Bentolila , « les parents et les grands-parents ne retrouvent plus du tout la grammaire qu’ils ont apprise ». Autrement dit, à l’école, on s’interdira dorénavant toute activité, toute forme d’apprentissage que n’auraient pas connues les grands-parents. Pour la première fois, alors que jusque-là, de Robien s'obstinait à récuser les qualificatifs de passéiste, de réactionnaire qu’on lui adressait, cette fois-ci, on affirme solennellement, sans ambage, que l’école du passé est un modèle et qu’il faut de toute urgence y revenir. Pas plus que pour l’apprentissage de la lecture, il n’existe d’études, d’enquêtes historiques, de preuves, montrant que la grammaire de grand-papa formait de meilleurs écrivains, malgré cela on est forcé de croire que l’école d’il y a 50 ou 60 ans, l’école des années 30, constitue un modèle insurpassable. On ne connaît pas d’exemple, dans l’histoire de l’éducation, d’un système qui, de façon aussi irrationnelle et dogmatique, aurait refusé de réfléchir à son fonctionnement, de s’interroger sur ses méthodes, ses pratiques, sous prétexte qu’il ne fallait surtout rien changer à l’école telle que l’ont connue les grands-parents. Imagine-t-on un autre domaine de connaissances qui s’interdirait d’évoluer, de bouger, de s’adapter à son époque, sous le seul prétexte qu’autrefois on ne faisait pas ainsi ? S’il s’agit de calquer les matières scolaires sur « celles que les grands-parents ont appris », alors, il faut prohiber à l’école toute initiation à l’informatique, à l’étude du monde contemporain, limiter les sciences de la vie et de la terre aux connaissances d’il y a 60 ans, remplacer l’apprentissage des langues vivantes par ceux du latin et du grec ancien. Bien évidemment, il n’y aura plus de sports ni de séances de piscine puisqu’il y a 60 ans, les enfants n’apprenaient généralement pas à nager. Et puis, bien sûr, toujours pour ne pas dépayser les grands-parents, rétablir la blouse grise, les châtiments corporels et séparer les filles des garçons. De Robien et ses inspirateurs sont des réactionnaires au sens propre du terme : pour eux, le passé est un modèle et il faut à toute force y revenir.

Parlons-en un peu des inspirateurs de de Robien. Avec Orsenna, c’est « Sauver les lettres » qui a rédigé le rapport de Bentolila. Orsenna, un écrivain à succès, auteur de best-sellers pour kiosques de gares ou rayon livres chez Leclerc. Orsenna, qui n’a pas mis les pieds dans une école depuis un demi-siècle et qui, malgré cela, se permet de faire la leçon aux enseignants : « la grammaire, c’est des efforts (sic), parce que par les efforts on gagne la liberté ». On retrouve ici la vieille antienne de tous les conservateurs selon laquelle un enseignant d’aujourd’hui qui réfléchit à son métier, qui cherche à le faire évoluer, qui se préoccupe de ses pratiques au regard de leurs effets sur les élèves, un pédagogue donc, aurait par là-même démissionné devant les élèves, refusant d’exiger d’eux tout « effort ». Se rend-il compte à quel point il est injurieux, insultant pour les enseignants, cet Orsenna qui manifeste une telle ignorance de la réalité scolaire ? Et par dessus tout ridicule. Alors, quand un vieil académicien prétend dicter aux profs ce qu’ils doivent faire, on ne peut que le renvoyer à ses après-midis sous la Coupole et à ses parties de thé. Et surtout lui rire au nez.

C’est une vague de nostalgie qui s’est abattue sur l’école et les questions éducatives. Mais la nostalgie est dangereuse lorsqu’elle se fait projet politique. On sait ou l’on devrait savoir qui se cache derrière, qui joue ainsi du rêve d’un âge d’or fantasmé. Le retour aux « bonnes vieilles méthodes », on les réclame depuis bien longtemps dans certains milieux politiques qui montent, qui montent et qui font de l’école le champ d’expérimentation de leurs théories.  Il y a plus d’un an j’avais laissé sur Journal d’école une chronique intitulée « Quand l’école de la république fait le lit de l’extrême-droite » (10/09/2005). Avec Orsenna et ses leçons de grammaire, on va bientôt pouvoir s’y coucher, dans le lit. Et s'y faire baiser.

http://journaldecole.canalblog.com/archives/2005/09/10/index.html