Il fallait s’y attendre : à en croire les commentateurs, réputés « qualifiés » ou non, la victoire de Trump aux élections américaines est le signe d’une révolte du « peuple » contre les « élites », contre « la finance ». Encore heureux si, cette fois-ci on n’incrimine pas « Bruxelles » ou encore l’ « Europe de Merkel » : l’électeur de Caroline du Sud ne connaît probablement ni l’Europe ni Merkel. Pourtant, à force de servir depuis tant d’années, cette pseudo justification a posteriori, non seulement n’explique rien mais elle aurait plutôt tendance à légitimer la lourde dérive populiste de ce qui ressemble de moins en moins à la démocratie.

On a beau tourner les choses dans tous les sens, on n’arrive pas à comprendre comment les « petites gens », les déclassés, les chômeurs (au fait, au croyait qu’il n’y avait plus de chômeurs aux USA…), les sans droits, les pauvres, les humiliés, en un mot le « peuple » ne trouveraient motif d’espérer que dans l’arrivée au pouvoir d’un milliardaire arrogant, machiste, raciste, porté au premier plan par la grâce de sa fortune personnelle plus que par une dialectique pour le moins limitée et un projet surréaliste. Ce type d’explication, dont l’effet le plus sûr est justement de ne rien expliquer, on le retrouve un peu partout, notamment en France où, depuis 2002 – Le Pen au second tour des présidentielles – le vote d’extrême-droite est complaisamment présenté comme une manifestation de défiance des catégories populaires à l’égard de l’establishment, du « système » : ainsi voit-on se présenter comme candidats « anti-systèmes » des individu.e.s comme Le Pen ou Sarkozy qui, outre qu’ils appartiennent plutôt à la catégorie des héritiers, tous redevables de l’ISF, n’ont jamais vécu autrement qu’en profitant largement du « système ».

En réalité, aux USA comme en France et comme ce fut le également le cas pour le Brexit, le vote populiste a d’autres ressorts que le sentiment de déclassement, encore moins la compassion, la générosité, l’attention aux plus faibles ou l’altruisme. La campagne de Trump a été construite autour de considérations principalement xénophobes et des poncifs racistes : l’adversaire désigné n’est pas la finance, le capitalisme débridé, la déréglementation sociale et économique mais l’immigré ou le musulman. Une majorité d’électeurs n’a pas voté pour une société plus fraternelle mais pour la construction d’un mur entre les USA et le Mexique, tout en acceptant par ailleurs, le travail de millions de clandestins qui contribuent à la richesse nationale. Rien de nouveau : le « peuple » peut aussi avoir une sinistre figure.

Ce que confirment les présidentielles américaines c’est d’abord, avec un repli égoïste sur les limites nationales, avec la peur de l’étranger considéré comme un danger, l’incapacité à comprendre la complexité de l’époque et surtout à accepter ce changement d’échelle : alors que, contrairement à ce que prétendent leurs thuriféraires, les états nations et leurs fétiches, leurs symboles, n’ont jamais empêché le capitalisme de prospérer, générant les guerres et les crises sociales, la solution aux tensions contemporaines ne peut venir que de l’abolition des frontières - sur le terrain comme dans les têtes - et d’une autre façon d’imaginer l’action politique.

Pendant les semaines et les mois qui viennent, de savants commentateurs, les éditocrates attitrés peuvent bien se raconter des histoires (1) : Trump est donc légitime, Poutine également, tout comme Orban ou Le Pen. En trouvant toujours de bonnes raisons là où il n’y en a que des mauvaises, la seule certitude est qu’on ne se prépare pas des lendemains qui chantent.

 

(1) Un seul exemple (pour ne pas lasser le lecteur), cet éditorial du Monde : « La colère a gagné, la rage protestataire l’a emporté ». Au lieu de : « une fois de plus, la bêtise a gagné, le racisme l’a emporté ».

 

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