On savait Blanquer dogmatique et arrogant, peu porté sur l’écoute et le respect des autres mais la plainte qu’il vient de déposer contre Sud éducation à propos du stage antiraciste organisé par le syndicat change la nature de la polémique et la déplace sur le terrain des libertés civiles, qu’un ministre bien imprudent semble vouloir remettre en cause.

En cause, dans le dépôt de plainte, l’analyse - et les mots qui vont avec – du « racisme d’état dans la société et en particulier dans l’Education nationale » mais aussi, selon le communiqué de presse du ministre, la critique des « programmes d’histoire servant le roman national, [la] sur-orientation dans les filières professionnelles des élèves descendant.e.s des immigrations en particulier postcoloniales, [l’]islamophobie et [l’]instrumentalisation de la laïcité. »

Les thématiques mises en avant par le syndicat n’ont pourtant rien de bien nouveau. La remise en cause d’un enseignement de l’histoire organisé autour du roman national est portée depuis des décennies par des historiens, des enseignants, des mouvements éducatifs. L’orientation des élèves sur une base ethnique – et l’aggravation des inégalités qui en est la conséquence – fait l’objet de nombreuses enquêtes et recherches. François Jarraud écrit à ce propos : « En portant plainte, JM Blanquer donne une tribune aux multiples travaux de sociologie qui attestent de l'apartheid scolaire. S'il est clair que l'Etat n'a pas pris de loi ou même de circulaire traitant différemment les élèves en fonction de leur "race", il est établi aussi que ce critère est actif dans le fonctionnement du système éducatif. G. Felouzis l'a mis en évidence il y a plus de 10 ans dans les collèges bordelais. Le rapport Dhume a été u autre moment fort pour faire apparaitre les travaux des chercheurs. Les enseignants du 93 en ont la preuve directe tous les jours particulièrement en lycée professionnel. » Quant à l’islamophobie et à l’instrumentalisation de la laïcité, difficile de nier qu’elles sont une réalité de tous les jours, sans cesse entretenue par des politiciens et des éditocrates inconscients, exploitant un inépuisable filon de stigmatisation, de provocation, visant toute une partie de la société.

Dans un même ordre d’idées, il sera sans doute difficile de faire prendre au sérieux par un juge la référence à un « racisme d’état », une notion qui fait partie du registre habituel, de longue date, de nombreux chercheurs en sciences humaines (Michel Foucault, « … de la guerre des races au racisme d’état »,  Olivier La Cour Grandmaison, «La République impériale, Politique et racisme d’état », etc) ou de simples citoyens (Pierre Tartakowsky, de la LDH : « Faire bloc au racisme d’état »). Chercheurs, citoyens ou militants qui, autant qu’on le sache, n’ont jamais eu à se justifier devant un tribunal, pour l’utilisation de cette formule.

Or, avec la plainte déposée par Blanquer contre une organisation syndicale, ce sont précisément les droits fondamentaux de liberté de conscience et d’expression qui sont remis en cause. Cas sans doute unique dans l’histoire de l’éducation – sauf à remonter très loin en arrière – un ministre poursuit au pénal des enseignants pour des opinions, des propos, non pas tenus en classe dans l’exercice de leur fonction mais pour avoir simplement fait usage d’une liberté publique fondamentale. Les enseignants doivent comprendre que, dorénavant, sur des sujets comme l’enseignement de l’histoire, la laïcité, la ségrégation scolaire, l’islamophobie, ils devront se taire, leur parole étant susceptible de déboucher sur un dépôt de plainte par leur autorité de tutelle.

Si le ministre se dévoile toujours plus pour ce qu’il est vraiment – pour faire simple, on dira qu’il se croit tout permis – on ne peut s’empêcher de mettre cet épisode dans le prolongement d’une brutale reprise en main idéologique lancée par le précédent gouvernement autour d’une thématique voisine – les valeurs de la république – dans la grande panique consécutive aux attentats de janvier 2015. Les menaces lancées par Hollande (21/01/2015) ne concernaient dans un premier temps que les élèves « (…) tout comportement mettant en cause les valeurs de la République ou l'autorité du maître ou du professeur fera l'objet d'un signalement au chef d'établissement. Aucun incident ne sera laissé sans suite. (…) » Mais très vite, les enseignants se voyaient à leur tour « mobilisés » (selon l’expression officielle) dans une sorte de croisade politico-mystique aboutissant à la sacralisation de la république, un régime paré de toutes les vertus, qu’on se voyait interdire de remettre en cause. Une morale d’état en quelque sorte, en premier lieu destinée à étouffer cette évidence : moins un régime politique est en mesure de faire vivre ses principes et ses valeurs affichées, plus il a recours aux symboles et à la coercition pour leur donner un semblant de crédibilité. Le racisme d’état peut-il exister dans un pays qui se drape derrière sa devise et se gargarise de mots ? Les brutalités policières, les contrôles au faciès, la chasse aux migrants, la ségrégation sociale, la banalisation de l’islamophobie et du racisme ? Sur ces questions, domaines où le débat et la libre critique sont non seulement légitimes mais de droit, les enseignants sont désormais priés de s’en tenir à la vérité officielle énoncée par le ministre : « l'École et les professeurs sont en première ligne pour lutter contre toutes les discriminations et enseigner le respect d'autrui… Elle est le lieu de la promotion sociale où les enfants prennent conscience que la France est une communauté de destin. » Prétendre le contraire les conduira dorénavant au tribunal.

La caporalisation de l’éducation est en cours, celle des élèves comme des adultes, finalement très en phase avec la brutalisation de la société par un état d’urgence, ou d'exception, qui s'infiltre insidieusement un peu partout, s'érige en norme et menace un état de droit qu'on croyait plus solide.

 

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