Les annonces fantaisistes et approximatives de Blanquer relatives à une revalorisation des salaires censée compenser les effets de la réforme des retraites, réforme dont les enseignants seront les grands perdants, illustrent surtout l’embarras et les contradictions d’un ministre confronté à un calcul tout simple : comment distribuer des millions dont on ne dispose pas ou plutôt comment distribuer des millions qu’on a déjà prévus pour autre chose ? Quel que soit l’angle sous lequel on regarde le financement de l’éducation, reste cette incohérence pourtant rarement (jamais ?) mise en avant dans le débat public, qui consiste à refuser une juste rémunération aux enseignants dans le même temps où se met en place à grands frais un ubuesque service national (SNU) dont la source de financement est identique. Car si l’organisation du SNU s’est vue confiée à l’Education nationale, c’est non seulement dans le but de conforter l’éducation à la défense, de renforcer une vision patriote et militaire de l’éducation civique mais aussi d’en transférer la charge financière du ministère des Armées à celui de l’Education.

Sur le financement du SNU, la remarquable discrétion dont font preuve ses promoteurs n’empêche pas d’en connaître la réalité : en dépit de tardives dénégations et de minorations approximatives, le coût du SNU devrait atteindre, chaque année, pour 800 000 jeunes concernés, la somme de 2,5 à 3 milliards d’euros, prélevés sur le budget éducatif. Estimation tout ce qu’il y a de plus officielle : ainsi, avec la mauvaise foi caractéristique pour tout ce qui touche aux dépenses militaires (et au nucléaire), le rapport Menaouine (26/04/2018) qui a servi de base à l’élaboration du projet se réjouit de ce que « le coût budgétaire total ne devrait pas dépasser quelques milliards d’euros » (sic) ; donc au moins 2 milliards. En nuançant toutefois quelques mois plus tard (12/11/2018) : « Le coût budgétaire, même s’il est difficile à estimer de manière détaillée aujourd’hui, est nécessairement élevé… Le financement du projet pourrait créer un effet d’éviction sur les crédits de l’éducation ou de la formation. » Effet d’éviction par exemple sur la rémunération des enseignants… En février 2018, un rapport commandé par le Premier ministre auprès de cinq inspections générales (administration, armées, finance, éducation, jeunesse et sport), chiffre également le dispositif à 2,5 -3 milliards d’euros. Un rapport tellement accablant qu’il n’a jamais été publié. Ces contraintes calamiteuses pesant sur les dépenses publiques sont également résumées et dénoncées par le Conseil d’orientation des politiques de jeunesse (COJ, 30/01/2018) « Les membres du COJ ont travaillé sur le SNU, sans connaître précisément le budget qui pourrait être alloué à la mise en œuvre de ce dispositif. Pour autant, ce point constitue un élément déterminant. Si la fourchette haute avançant un coût autour de 30 milliards d’euros (coûts d’investissement et de fonctionnement sur plusieurs années) devait être confirmée, le rapport coût/bénéfices de ce dispositif apparaîtrait disproportionné aux membres du COJ au regard des priorités des politiques de jeunesse. » De fait, en définissant comme priorité l’enfermement pendant quinze jours de toute une classe d’âge sommée de faire allégeance chaque matin au drapeau, on fait un choix dont il faut ensuite assumer les conséquences, parmi lesquelles, par exemple, l’incapacité à rémunérer correctement les personnels.

Mais alors, pourquoi, dans un contexte tendu de revendications sociales, le SNU fait-il aussi peu débat, comme c’est d’ailleurs le cas pour le détournement des dépenses civiles par le budget militaire ? Pourquoi refuser de voir que, à partir d’une richesse donnée, une dépense budgétaire a pour corollaire une économie budgétaire ? Pourquoi ce dispositif de période militaire obligatoire incluse dans une scolarité, n’apparaît-il pas, sinon très marginalement, dans la contestation, dans les manifestations ? Certes, le gouvernement s’est bien gardé jusqu’à présent de s’engager sur une date de généralisation, préférant, prudemment, n’ouvrir le SNU qu’aux volontaires (en 2020 comme en 2019), de telle sorte qu’aucun lycéen, aucune lycéenne ne se sentent personnellement concernés (mais ils pourraient quand même avoir une pensée pour le petit frère ou la petite sœur qui le seront…).

Sauf démenti, qui tarde à venir, on ne peut nier que le SNU ait bénéficié jusqu’à présent, d’une singulière complaisance dans les milieux éducatifs (à quelques exceptions près), avec une première phase qui s’est déroulée (en juin 2019) au sein même des établissements scolaires, avec un encadrement provenant au moins pour partie de l’Education nationale, avec la collaboration d’un certain  nombre de mouvements d’éducation populaire, avec (si l’on en croit un sondage paru il y a un an) l’assentiment de 7 enseignants sur 10, avec un financement soutiré aux budgets éducatifs (entre autres facéties 500 000 euros pour la confection de 2000 uniformes …fabriqués en Afrique).

Indulgence ou complicité qui renvoient à celle, plus large, de l’opinion publique pour la chose militaire, ses opérations aventureuses, ses dépenses exorbitantes (37 milliards d’euros en 2020) qui n’ont jamais à se justifier. Quelque chose qui donne au mouvement social actuel un petit goût d’inachevé, de très inachevé.