Objets scolaires non identifiés, les internats d’excellence sont entourés d’une aura médiatique dont l’importance est inversement proportionnelle à leur poids réel dans le paysage scolaire. Mis en place progressivement à partir de 2008, ils devraient être une douzaine en 2010-2011, chacun regroupant quelques dizaines d’élèves, rarement davantage, 20 000 attendus à un horizon hypothétique, chiffres à mettre en regard des 12 millions d’élèves relevant du système éducatif général.

Fruits d’un oukase présidentiel hautement politique, ils sont censés regrouper des élèves d’origine modeste, qualifiés de « méritants », qu’il s’agit, plus précisément, d’éloigner de leur milieu d’origine. En réalité, comme l’indique, dans un style inimitable la circulaire du  22 juillet 2010, l’établissement d’accueil doit « s’assurer que le candidat répond au profil recherché (situation personnelle et sociale, motivation de l’élève, volonté de la famille etc) et n’est pas un élève violent ou ayant peu d’appétence pour la vie en collectivité. »  Des élèves doués de bonnes qualités intellectuelles, motivés, ne rechignant pas à la vie collective, bien suivis par des familles attentionnées, on comprend aisément que, recrutés sur un tel profil, digne d’une classe prépa, les heureux élus obtiendront sans mal les résultats que l’on attend d’eux et qu’ils auraient d’ailleurs probablement obtenus quel que soit le cadre scolaire. Corollaire de ce qui ressemble à un débauchage : les établissements d’origine, privés de quelques uns de leurs meilleurs élèves, déjà pénalisés par l’assouplissement de la carte scolaire, voient se préciser le risque de ghettoïsation.

Contrairement à ce que l’information généreusement distribuée voudrait laisser croire à travers un discours ronflant sur le projet pédagogique et éducatif, la spécificité des internats d’excellence ne réside pas dans des pratiques pédagogiques innovantes, les programmes et instructions de l’Education nationale, les directives s’y imposant comme partout ailleurs mais bien plutôt dans un encadrement hors norme en personnel et en équipement.

Qu’on en juge, par exemple, avec le dépliant publicitaire – il faut bien attirer le client - vantant aux parents « le cadre privilégié et fonctionnel » du futur internat d’excellence de Nice :
«- un établissement de centre ville ;
  - un accès facilité à tous les sites culturels niçois ;
  - a proximité d’une base nautique et de très nombreux sites sportifs ;
  - des chambres de 3 spacieuses, avec douche et sanitaire privés ;
  - un  théâtre, une salle d’exposition et plusieurs ateliers de pratique artistique ;
  - de nombreuses salles de travail avec des équipements informatiques et vidéo ;
  - la proximité de la gare S.N.C.F. et de la piscine municipale. »

L’ « excellence » du concept se mesure également à une sur dotation en personnel comme c’est le cas au collège-lycée de Sourdun (Seine-et-Marne) où, à la rentrée 2009, 128 élèves étaient entourés de quarante adultes dont seize professeurs, ce qui donne un taux d’encadrement d’un adulte pour trois internes ou encore d’un enseignant pour huit élèves (Journal d'école, 01/09/2010). Un encadrement exceptionnel, donc, à mettre en regard de la réduction drastique des postes à l’Education nationale : au cours des dernières années, plusieurs dizaines de milliers d’emplois ont été supprimés, avec des conséquences palpables au quotidien sur la surcharge des classes ou le non remplacement des enseignants. La volonté affichée sans état d’âme par le ministre de relever le nombre d’élèves par classe sans tenir compte de la dégradation de l’enseignement qui en découle, apparaît alors indécente au regard du traitement privilégié réservé à quelques établissements et à un tout petit nombre d’élèves.

Pour satisfaire aux besoins, le projet de loi de finances rectificative pour 2010 a créé un programme budgétaire « Internats d'excellence et égalité des chances » doté de 500 millions d'euros, dont au moins 200 millions pour l'investissement lié aux internats d'excellence, sans compter l’emprunt national dont les internats d’excellence seront, dans le domaine scolaire, les seuls bénéficiaires. Potentiellement inquiétante, la possibilité envisagée par l’Education nationale, de faire appel au financement privé, par l’intermédiaire de fondations ou du mécénat (circulaire du 22 juillet 2010), ce qui laisse la porte ouverte à bien des dérives.

Des structures coûteuses, réservées à un nombre infime d’élèves, fondées sur un projet dont la pertinence n’est pas démontrée, la nouveauté encore moins, pour une efficacité peu ou pas évaluée : pour en comprendre la portée, ces internats d’excellence doivent être replacés dans le contexte plus large de la politique éducative menée depuis quelques années. A une extrémité de la population scolaire, une poignée d’élèves « perturbateurs » destinés aux affres et à la brutalité des établissements de réinsertion scolaire, en réalité à l’exclusion plus ou moins rapide ; à l’autre extrémité, des élèves à peine plus nombreux, qualifiés de « méritants » - mais à quel titre le sont-ils plus que les autres ? – choyés par l’institution à travers des modalités de financement exceptionnelles d’autant plus contestables qu’elles vont de paire avec une paupérisation sévère du système éducatif, aggravant les conditions de travail et d’apprentissage de tous ceux qui ne sont reconnus ni comme perturbateurs ni comme méritants, autrement dit de presque tout le monde.

Les internats d’excellence apparaissent bien plus comme une sorte de gadget, un moyen de communication aux mains du président de la république, que comme l’expression d’une politique éducative d’ensemble, cohérente, qui répondrait aux nécessités du moment.