30 % des jeunes auraient donc voté Front national aux européennes ? La présentation spécieuse des résultats électoraux, basée sur des pourcentages de votants et non des électeurs dans leur ensemble, n’en a pas fini de faire des dégâts, autant par l’image qu’elle contribue à populariser – celle d’un parti politique recueillant les suffrages massifs d’un vote contestataire – que par les analyses approximatives qu’elle entretient comme à plaisir. Cependant et même si, compte tenu de l’abstention massive des jeunes, il n’y a pas plus de 7 à 8 % des moins de 35 ans à avoir fait le choix du vote FN, les résultats des élections européennes peuvent à juste titre interpeller l’école.

Pourquoi voter FN lorsque l’on a 20 ans ? L’argument communément avancé ces derniers jours et relayé avec une certaine complaisance par la plupart des médias consiste à faire découler le vote FN d’un sentiment de déclassement, d’humiliation engendré par l’échec scolaire. La question de l’échec scolaire n’est pas nouvelle - depuis que l’école existe, on sait qui en est victime et pourquoi – mais elle ne se pose avec acuité que depuis l’allongement de la scolarité obligatoire et la généralisation de l’enseignement secondaire dans les années 1950 – 1960. Jusque là, à quelques exceptions près qui autorisaient le mythe de la « méritocratie républicaine », l’enseignement secondaire était réservé aux classes aisées alors que les enfants des milieux modestes devaient se contenter des rudiments de l’école primaire et de la sélection sociale qui en découlait. Avec l’ouverture de l’enseignement secondaire à tous les élèves, indépendamment de leur milieu d’origine, la question sociale a changé de nature : la ségrégation qui était jusque là  la norme, en toute bonne conscience « républicaine », donc admise, donc invisible, s’est trouvée projetée en pleine lumière lorsqu’on s’est rendu compte que si l’allongement des études était bénéfique au plus grand nombre, le système éducatif n’en continuait pas moins à laisser sur le côté un certain pourcentage d’élèves, tous issus des milieux défavorisés, parce que ne maîtrisant pas les codes qui permettraient de réussir à l’école. La démocratisation scolaire s’est arrêtée en cours de route, bloquée par l’incapacité de l’enseignement secondaire à s’adapter à un public nouveau, un obstacle que les gouvernements successifs, de droite comme de gauche, n’ont jamais eu le courage d’affronter.

Dans ces conditions, on comprend mal comment des jeunes, en situation sociale difficile, humiliés par un sentiment de déclassement, pourraient se laisser tenter par un parti politique, le FN, dont les objectifs clairement affichés, notamment en matière éducative, n’auraient d’autre effet que celui de renforcer encore plus la ségrégation sociale. Il suffit en effet de se reporter à ce qui tient lieu au FN de programme éducatif – un catalogue de lieux communs attestant une ignorance crasse du sujet – pour se rendre compte qu’il tourne principalement autour de la sélection précoce des élèves (examen d’entrée en sixième, mise en apprentissage dès l’âge de 14 ans) permettant d’éjecter du système scolaire les élèves en difficulté, les élèves des milieux défavorisés. Comme remédiation à l’échec scolaire – mais qu’attendre à vrai dire de ce petit monde qui vomit la pédagogie et les pédagogues – l’extrême-droite choisit l’exclusion, la mise à l’écart. Bref, une politique lourdement inégalitaire, une philosophie de classe que le port de la blouse obligatoire pour les élèves aura pour objectif de dissimuler.

Si l’on tient absolument à impliquer l’école dans les progrès du vote FN, peut-être faut-il alors se tourner vers une motivation moins honorable que les électeurs concernés - absolument pas racistes, affirment-ils la main sur le cœur – auront scrupule à mettre en avant : en dépit de la prétention de ce parti à mettre en avant on ne sait trop quelle sensibilité sociale, à se défaire de l’étiquette d’extrême-droite, le vote FN reste principalement motivé par le rejet de l’immigration, la peur de l’étranger, la croyance dans les vertus protectrices des frontières et d’un état qui ne peut être que national, toutes sortes de chimères durablement inscrites dans les têtes, depuis le plus jeune âge, par un enseignement de l’histoire qui reste profondément marqué, tout spécialement à l’école primaire, par des préoccupations identitaires.

Et ce n’est sans doute pas le seul fait du hasard si la présence obsédante de l’extrême-droite dans la vie politique française depuis une trentaine d’années accompagne en parallèle des programmes scolaires toujours obstinément structurés autour du roman national. Qu’apprend-on à l’école primaire ? Les guerres, dans lesquelles la France est l’éternelle agressée mais jamais l’agresseur, la construction d’un état national – toujours légitime, même à travers ses épisodes les plus criminels - matérialisé par des frontières éternellement menacées par l’ennemi, mais encore les héros, reconnus comme seuls acteurs de l’histoire. Le conditionnement à l’œuvre à travers ces programmes, la prégnance dans la formation intellectuelle de jeunes enfants d’images, de réflexes qui les marquent durablement, le renforcement ces dernières années de la place dévolue aux symboles nationaux à l’école, tout cela ne permet-il pas de comprendre, au moins en partie, la perméabilité du corps électoral aux thèses les plus saugrenues ? Quand l’histoire de France telle qu’elle est encore enseignée, celle d’une collectivité unique, perpétuellement menacée par l’étranger prétend, à travers les instructions officielles (2008), poser « les jalons (…), la base d’une culture commune », il ne faut alors pas s’étonner de l’écho que peut éveiller, dans une partie de l’électorat, une idéologie d’extrême-droite imprégnée de la peur de l’étranger, l’Allemand hier, l’immigré aujourd’hui.

Dans le socle commun de compétences et de connaissances (2006) actuellement en cours de réécriture,  parmi les objectifs à travailler, on peut lire :

« Les élèves devront être capables de jugement et d’esprit critique, ce qui suppose :

- savoir distinguer un argument rationnel d’un argument d’autorité ;

- apprendre à identifier, (…) soumettre à critique l’information et la mettre à distance ;

- savoir construire son opinion personnelle (…) »

Autrement dit, apprendre à se méfier des charlatans et des faux prophètes. Une compétence singulièrement négligée dans les apprentissages des élèves.

 

B. Girard

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