Récapitulons : dans la foulée des attentats de janvier, le Sénat avait donc décrété la formation d’une commission d’enquête portant non pas, comme la chose aurait été légitime, sur les attentats eux-mêmes et leurs multiples imbrications mais sur la responsabilité imputée à l’école et au système éducatif dans son ensemble, suite aux ratés rencontrés dans quelques établissements au cours d’une bien malencontreuse minute de silence. « De fait, pour nos représentants politiques – écrit le collectif Aggiornamento – les terroristes de l’intérieur et les contestations enfantines ou adolescentes dans un cadre d’injonction de deuil national, sans distanciation critique à l’égard de ce rapprochement hâtif et illégitime, ne pouvaient qu’être le signe d’une faillite de l’école. » Six mois plus tard, la commission accouche d’un consternant rapport, écrit d’avance comme c’était prévisible, pompeusement intitulé « Faire revenir la république à l’école ». Le problème, c’est qu’arrivé au bout des 241 pages du rapport et des 605 pages d’annexe, on ne sait toujours pas de quelle république il s’agit… même si l’on se doute de quelque chose.

« Au terme de cinq mois de travail soutenu, la commission d'enquête confirme le diagnostic d'un profond malaise de l'École, d'une perte des repères républicains et, chez beaucoup d'élèves, d'un inquiétant délitement du sentiment d'appartenance à la nation : un constat déjà ancien mais qui, ajouté aux phénomènes de radicalisation (816 signalements entre janvier et juin 2015), prend aujourd'hui un tour alarmant. » En réalité, on retrouve dans cette conclusion, avec tous les préjugés des sénateurs, ce qui constituait son point de départ : partant d’un fait divers extérieur à l’école – des attentats terroristes – la commission s’en détourne pour se concentrer sur une accusation frontale et sans nuances de tout le système éducatif. D’emblée, la simple disposition des titres et sous-titres du rapport illustre l’orientation de ses rédacteurs :

« - Des incidents révélateurs d’un profond malaise au sein de l’école de la république.
- Des attitudes exprimant un rejet de l’école et de la république par une partie des élèves.
- Le délitement du sentiment d’appartenance à la nation.
- Ecole et transmission des valeurs républicaines : un lien distendu, une formation à revoir.
- Des enseignants qui peinent de plus en plus à transmettre les valeurs de la république.
- Un système scolaire aux résultats décevants, dans l’apprentissage du français notamment.
- Des enseignants en mal de repères.
- Des enseignants que l’institution doit mieux soutenir. »

Or, cet amalgame généralisé qui fait des difficultés d’apprentissage de la lecture, de l’enseignement de l’histoire, des problèmes de discipline, de la formation des enseignants, la source du terrorisme, ce mélange des genres, cette incapacité à analyser, à contextualiser, non seulement ne traduisent pas la réalité de la majorité des auditions mais les travestissent. Au côté d’aimables plaisantins au verbe haut, très ignorants des questions éducatives mais malgré cela très écoutés sur les plateaux de télévision et dans les studios de radio (à propos de certaines auditions, Marie-Christine Blandin parle de Café du commerce), de nombreux intervenants et le plus souvent parmi les plus qualifiés ont eu l’occasion, au cours de leur déposition, de donner de leur métier, de dresser de l’école, un tableau qui n’a rien à voir avec l’image catastrophiste, caricaturale et sournoisement pernicieuse qu’en donne le rapport. Une image qui permet à Jacques Grosperrin, le rapporteur, de proposer vingt mesures regroupées en quatre « axes prioritaires » qui ont tout d’un programme électoral.

Contre les attentats terroristes, il suffit de …

- « Favoriser le sentiment d’appartenance nationale et l’adhésion de tous aux valeurs de la citoyenneté », englobant « la réaffirmation de l’exposition obligatoire et effective des emblèmes de la république dans tous les établissements… Le recentrage du programme de l’histoire de France et de sa chronologie autour du récit national… Port d’une tenue d’établissement. » Ces mesures étant censées participer d’une « sacralisation de l’école », même si, pour l’instant, l’exposition du Saint Sacrement n’a pas été retenue… Les réfractaires à la sacralisation seront conduits illico dans un « établissement spécialisé d’accueil pour les élèves les plus perturbateurs », ce que Sarkozy avait déjà imaginé de son temps avec les ERS.
- La place consacrée à la réflexion pédagogique est des plus ténues : notons néanmoins l’évaluation de la maîtrise du français tout au long de l’école élémentaire (c’est vrai que les enseignants n’y ont jamais pensé), l’institution d’un examen d’entrée en 6e, la suppression des ELCO (dispositif d’enseignement des langues et cultures d’origine). Et surtout, cette innovation audacieuse : « interdiction des tablettes en primaire et mise à l’étude d’un dispositif de brouillage des téléphones dans les écoles et les collèges ».
- Dans la rubrique « mieux responsabiliser tous les acteurs », les sénateurs sont d’une imagination sans limites : « information systématique des parents par SMS de toute absence injustifiée de leurs enfants » (alors qu’aujourd’hui, comme chacun le sait, les élèves peuvent sécher les cours sans que les parents en soient avertis) ou encore « modulation des allocations familiales pour lutter contre l’absentéisme scolaire », autrement dit retour à la loi Ciotti.
- Les enseignants, de leur côté, ne sont pas oubliés : outre que la loi donnera au chef d’établissement « un droit de regard sur le recrutement des nouvelles équipes », ils devront également prêter serment à leur entrée en fonction et respecter un « code de déontologie ». Leur  formation sera en fait assez réduite (révision de la maquette des ESPE et des concours) et aura surtout pour objet la « transmission des valeurs républicaines. » Contrairement à ce que l’on pourrait penser, il ne s’agit pas de placer les profs sous l’autorité d’un petit chef : toutes ces mesures forment un ensemble cohérent visant au contraire à « restaurer l’autorité des enseignants » (sic).

Il aura donc fallu pas moins de cinq mois de travail, des dizaines d’auditions, des déplacements dans une douzaine d’établissements pour arriver à ces conclusions, destinées, car c’est l’objectif affiché, à préserver la France du terrorisme… pour élaborer un catalogue à la Prévert, complètement déconnecté de la réalité du terrain mais aussi un catalogue où émergent, à côté des représentations éculées des sénateurs, des préoccupations qui lui donnent tout son sens. Car si ces derniers, à aucun moment ou rarement, interrogent les « valeurs de la république » dont ils assurent faire grand cas , si ce rapport évacue totalement le contexte social, le monde réel où grandissent les élèves, il n’en est pas moins traversé en filigrane par une référence permanente, une sorte d’obsession qui occulte tout le reste : aux yeux des sénateurs et de certains de leurs invités, la présence sur les bancs de l’école d’enfants « issus de l’immigration » est comme un prisme à travers lequel sont vus tous les problèmes contemporains. Tout au long des auditions, ils ont multiplié les interventions sur ce thème, comme par exemple :

- Gérard Longuet, UMP (audition du 16 février 2015) : « Il y a plusieurs dizaines de siècles que nous sommes sur cette terre ; nous avons le sentiment d’en avoir fait quelque chose et ne voulons pas que cela disparaisse […] Comment concilier votre conception de la laïcité avec le fait que la France a été, entre le baptême de Clovis et la loi de 1905, un pays majoritairement catholique romain ? C’est notre héritage, il n’est pas négligeable, ni inférieur à l’héritage africain, océanien ou antillais. »
- Michel Savin, UMP (audition du 5 mars 2015) : « Ne devient-il pas difficile à certains enseignants d’avoir de l’autorité sur les jeunes d’origine étrangère, surtout quand ceux-ci se réclament de l’islam ? »
- Alain Marc, UMP (audition du 21 mai 2015) : "Existe-t-il une corrélation entre le niveau scolaire et le glissement vers un différentialisme revendiqué ?" Autrement dit, les mauvais élèves ne seraient-ils pas d'abord des Arabes ?

Ce que le rapport (Grosperrin, UMP) synthétise à travers ce poncif accusateur : «  […] en prise directe sur cette problématique des valeurs, on constate qu’hélas, beaucoup de jeunes - notamment issus de l’immigration, même si  eux-mêmes ont souvent la nationalité française - éprouvent de sérieuses réticences à se reconnaître membres à part entière de la communauté nationale […] » Comme si toute vie en société n’était possible que dans le cadre d’une collectivité nationale jamais définie autrement qu’à travers des symboles et des paroles qui tournent à vide.

Ce rapport, assez surréaliste à vrai dire, dans sa genèse comme dans sa mouture finale, n’est qu’un nouvel avatar de l’instrumentalisation des attentats de janvier, dont l’école n’a pas fini de payer la note, parce que, précisément, sa mise en accusation permet de s’épargner d’autres remises en cause : « Se dégage [du rapport] – écrit encore le collectif Aggiornamento – l’impression d’une école « indissoluble », c’est-à-dire hors sol, avec une lecture lissant toutes les aspérités du réel. On peut y voir un aveuglement ou une bonne conscience, peut-être aussi la facilité de penser l’école au centre d’une France unique et unie, comme un cœur faisant battre une nation entière. »

Par la manipulation des faits, par la désinformation, la publication de ce rapport relève de l’escroquerie politique. Si la droite sénatoriale s’affiche désormais sans complexe sur des positions qui étaient traditionnellement celles de l’extrême-droite, l’analyse des comptes rendus d’auditions montre chez les parlementaires de gauche, à quelques notables exceptions près, une faible combativité, voire une certaine complaisance. Ce n’est guère surprenant si l’on veut bien se souvenir que, dans les jours qui ont suivi les attentats, les attaques les plus violentes contre l’école sont d’abord venues, chronologiquement, du Premier ministre et que la ministre de l’Education nationale, par conviction personnelle ou par opportunisme politique a réquisitionné toute la hiérarchie de son administration au service d’un projet qui, derrière une façade prétendument civique, républicaine, laïque, nationale, a tout d’une reprise en main idéologique. Mais de quelle idéologie s'agit-il, au juste ?

 

 B. Girard

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