Le drapeau tricolore comme antidote, comme remède à tous les maux de la société ? Le drapeau comme dérivatif, pour détourner l’attention ? Le drapeau comme viatique, quand il n’y a plus rien à faire ? Le drapeau comme signe de ralliement, comme marqueur identitaire, auquel chacun serait sommé de faire allégeance ? Libé révèle qu’à Paris, les drapeaux s’achètent dans les magasins de farces et attrapes : de fait, là  ils sont vraiment à leur place.

Symptomatique de la pensée magique qui s’attache à ce morceau de textile, Pécresse réclamant (sur LCI) que le drapeau français flotte en permanence au fronton des écoles – elle ne sait pas que c’est déjà le cas depuis la loi d’orientation de 2013 – mais aussi, bien sûr, Hollande, appelant à pavoiser pour la journée de deuil national du 27 novembre. Car le deuil, également, est national, dévoilant ainsi une singulière confusion entre les domaines du religieux et du politique, entre ce qui relève de l’intime et de l’action publique.  Et de la même façon que les morts de Charlie Hebdo ont été honteusement instrumentalisés au profit d’une cause qui n’est pas la leur (on pense tout spécialement à Cabu et à sa détestation si souvent illustrée de la patrie, de l’armée et des symboles nationaux), les 130 victimes des attentats du 13 novembre se retrouvent à leur tour, et probablement pour beaucoup à leur corps défendant, récupérés dans une sinistre comédie militaro-patriotique.

Après tout, chacun, dans le cours de son existence, est libre de s’en remettre à des symboles, à des fétiches, à des grigris. De chanter des hymnes et des cantiques et de s’en sentir réconforté. D’adhérer de façon absolue à des convictions, à des croyances mais qui s’arrêtent à la porte du voisin. De croire ou de ne pas croire. D’avoir la foi ou non. Mais l’ambigüité des symboles nationaux, la perversité de leur déploiement, résident dans le fait d’imposer des dogmes, des croyances, à toute une collectivité dont la seule caractéristique est de se retrouver tout à fait par hasard à l’intérieur d’un pointillé sur une carte, une frontière nationale. Avec pour conséquence que cette identité artificielle, à défaut d’existence tangible, ne peut trouver à s’exprimer qu’en opposition à un autre imaginaire. D’un certain point de vue, n’avoir rien d’autre qu’un emblème national à dresser contre un mouvement terroriste, revient à  renforcer ce dernier dans sa conviction de mener une lutte contre un ennemi reconnaissable entre tous, parfaitement défini par tout un appareil symbolique. Si les terroristes étaient un peu plus malins, un peu moins fanatiques, ils auraient tôt fait de comprendre à quel point il est vain de s’en prendre à une entité – les Français – dont la réalité ne se matérialise qu’à travers une carte dite « d’identité » plastifiée. Et si les Français étaient un peu plus malins, un peu moins inféodés aux autorités et aux médias dominants, ils auraient tôt fait de comprendre à quel point il est vain et ridicule de répondre à des attentats en agitant, avec des petits drapeaux, une identité qui n’est pas la leur.  

Vu sous cet angle, on peut redouter que le renforcement du sentiment national imposé à l’école ces dernières années ne vienne consolider des représentations abusives et des rapprochements hasardeux.  La mise en avant des symboles nationaux (lois d’orientation 2005, 2013), le recentrage des programmes d’histoire sur le fait national à l’école primaire (2015), le détournement des commémorations historiques à des fins patriotiques – et revendiquées comme telles par l’actuelle ministre de l’EN – ne sont guère susceptibles d’éclairer les élèves sur les enjeux contemporains. Que penser par exemple d’un « parcours citoyen » - pour reprendre la terminologie en vogue à l’EN – qui, en peu de temps, aura fait défiler, le 8 mai et le 11 novembre, derrière un drapeau tricolore, des élèves de l’école élémentaire soigneusement encadrés par les Anciens d’Algérie, forcés de s’époumoner sur une insupportable Marseillaise à laquelle ils n’ont d’ailleurs probablement rien compris ?  Le brouillage des repères historiques, la confusion des enjeux mémoriels, obligent effectivement à recourir à une symbolique nationale qui, elle n’est jamais interrogée.

Après le deuil national, officiel et factice, après les discours martiaux, une fois les drapeaux remisés dans la naphtaline, peut-être sera-t-il temps de se poser les vraies questions.

 

B. Girard

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