30 mai 2007
Guy Môquet, "un nom qui ne prête pas à polémique"
Si Guy Môquet n’avait pas existé, il faudrait vraiment l’inventer. L’association Orange, qui milite pour la reconnaissance de l’histoire de l’immigration, souhaiterait qu’on donne le nom d’Abdelmalek Sayad à un nouveau collège de Nanterre (Libé, 30/05/2007). Il s’agirait ainsi, selon l’association, d’honorer « une personne illustre, héritière de l’immigration coloniale ». Abdelmalek Sayad, décédé en 1998, était sociologue, directeur de recherche au CNRS et assistant de Pierre Bourdieu. Oui mais voilà : on est ici dans les Hauts-de-Seine, chez Sarkozy et Cie et le conseil général de s’étrangler d’indignation devant ce qui ressemble fort à un outrage à l’identité nationale. Isabelle Balkany, vice-présidente du département est outrée : « on choisit des noms qui ne prêtent pas à la polémique », suggérant que l’on fasse le choix, pour ce collège de...Guy Môquet, un nom effectivement bien de chez nous. Balkany, après Sarkozy et quelques autres, chantant les louanges d’un résistant communiste, l’instrumentalisation de l’histoire avance à grands pas.
http://www.liberation.fr/actualite/societe/256813.FR.php
28 mai 2007
Nous ne la lirons pas. Réponse à Laurent Joffrin.
« Oui, il faut lire la lettre de Guy Môquet », proclame Laurent Joffrin (Libé, 24/05/2007) emboitant ainsi le pas de Sarkozy, avec une grande naïveté et beaucoup de complaisance. Il voit là « un geste de tolérance, de la part d’un homme de droite que de choisir comme figure emblématique un jeune qui se situe, en politique, à l’opposé de ses propres convictions », ajoutant sans rire qu’ « il faut juger sur les actes plus que sur les intentions ». Juger sur les actes ? Il faut croire que Joffrin ne lit même pas le quotidien dont il est directeur de rédaction [voir le lien ci-dessous] : il y verrait comment, chaque jour, avec brutalité, la police traque les sans-papiers, terrorisant les enfants jusque dans les écoles. Juger sur les actes un président qui vient de créer un ministère de l’immigration et de l’identité nationale ? Juger sur les actes un candidat vociférant dans ses meetings : « la France on l’aime ou on la quitte », à l’adresse des électeurs de l’extrême-droite ? Juger sur les actes un politicien qui, pendant près de cinq ans, comme ministre de l’Intérieur, a fait des immigrés la cible d’une politique policière répressive, contribuant largement à developper les instincts racistes d’une population qui n’est déjà que trop portée au rejet de l’étranger ? Quels autres « actes » lui faut-il donc à Joffrin, pour qu’il se rende compte que cette lettre de Guy Môquet n’est qu’une manipulation supplémentaire de la part d’un politicien qui s’en fait décidément un mode de gouvernement.
Il faut rappeler que l’initiative de Sarkozy a été lancée devant un parterre composé, pas spécialement de résistants, mais d’anciens combattants des guerres coloniales, ces anciens combattants qui ont pris l’habitude de récupérer à leur profit, notamment devant les jeunes générations, avec la complicité de l’Education nationale (cf, en lycée et collège, le concours de la Résistance, chapeauté par les anciens d’Algérie), un combat contre le nazisme auquel ils n’ont pourtant jamais participé. Pour eux, évoquer la lutte contre le nazisme est un moyen bien commode d’effacer des mémoires le souvenir d’Haïphong, de Sétif, de la torture en Algérie ou des Arabes noyés dans la Seine par la police de la république. Joffrin écrit encore « peut-on suggérer que mémoire et histoire ne s’opposent pas forcément (...) Pourquoi le devoir de mémoire...se substituerait-il forcément au travail historique ? » Mais c’est justement ce qui est fait là ; pour Sarkozy, « il est essentiel d’expliquer à nos enfants ce qu’est un jeune Français, à travers le sacrifice de quelques-uns ». Il s’agit alors là d’une conception particulièrement réductrice et fortement connotée de l’idéal de la résistance, limitant l’engagement des résistants à la défense d’une identité purement nationale contre un ennemi dont le principal tort aurait été d’être Allemand, c’est-à dire étranger. Les lacunes et – il faut bien l’avouer – l’ambiguité des commémorations de cet épisode de l’histoire résident dans cette mise en avant permanente de l’idéal national de la résistance, ce qui permet de passer sous silence la nature essentiellement nationale et patriotique du régime de Vichy. Guy Môquet ne serait donc qu’un « jeune Français » auquel, et pour cette raison seulement, il faudrait rendre hommage ? Mais les miliciens aussi n’étaient pas moins « jeunes Français » que lui, est-ce une raison pour leur rendre hommage ? Ce devoir de mémoire dont on abreuve les élèves dans les écoles est trop curieusement tricolore pour être honnête ; il nous rappelle qu’après tout, pas une seule fois, dans ses Mémoires de guerre, le chef de la France Libre n’évoque la question juive. Un point de détail, sans doute, pour quelqu’un qui, quelques années plus tard, choisira Papon comme préfet de police.
Pour Joffrin, Sarkozy ne prétendrait « en aucune manière », remplacer les enseignants, ajoutant : « il se trouve qu’en démocratie, les élus décident de l’organisation des programmes (...) Mais en cas de conflit moral, d’arbitrage sur les grandes orientations, qui doit trancher, sinon les représentants légaux du peuple ? » C’est avec ce genre de prétention, qu’il y a quelques mois, le parti au pouvoir exigeait de faire apprendre aux élèves « les aspects positifs de la colonisation » et que le chef de ce parti n’avait pas de mots assez forts pour fustiger l’esprit de « repentance » à l’œuvre dans les programmes scolaires. On attend avec impatience les consignes que le ministre de l’identité nationale ne manquera sans doute pas de donner aux éditeurs de manuels scolaires.
Dans sa conclusion, Joffrin, avec des accents dignes de Déroulède, en appelle à l’esprit de « sacrifice », exaltant le souvenir de tous ceux qui sont « prêts à donner leur vie pour leur idéal ». Toujours facile, d’être courageux avec la vie des autres et de s’enthousiasmer sur la mort des millions de jeunes dans les tranchées de Verdun ou d’ailleurs. Des jeunes qui ne demandaient qu’à vivre. Joffrin, comme tous les apologistes de l’esprit de résistance, oublie curieusement la seule question qui mérite pourtant d’être posée mais qu’on préfère écarter, tellement elle dérange : aujourd’hui alors qu’il n’y a plus pour « nous » menacer d’Anglais, l’ennemi héréditaire, ni d’Allemands, ni de Rouges, ni de jaunes – bon, je sais bien qu’il reste Ben Laden dans ses montagnes d’Afghanistan – d’où, diable, peut bien venir la « menace » ? Et si elle venait d’abord de nous-mêmes, de notre incapacité à imaginer un monde juste, où le développement ne se ramènerait pas à l’enrichissement de quelques-uns, où la démocratie serait autre chose que le pouvoir du plus fort, où la paix ne s’accompagnerait pas de monstrueux dépenses d’armement ? Où le désir de vivre ensemble, en harmonie, ne s’identifierait pas avec des hymnes et des symboles nationaux aussi grotesques que mortifères. Où la commémoration du nazisme ne se réduirait pas à des cérémonies militaires où l’on traînerait des élèves, le 8 mai, encadrés par des anciens d’Algérie. Où des politiciens ne viendraient pas exiger, parce qu’ils ont décidément trop à cacher, qu’on lise à chaque rentrée devant des lycéens au garde-à-vous, comme autrefois dans les écoles catholiques on récitait des prières, la lettre d’un jeune résistant qui, ainsi instrumentalisée, n’a plus grand chose à nous dire. Respecter les morts, certes mais les exploiter ainsi sans vergogne revient à les tuer une seconde fois.
http://www.liberation.com/actualite/societe/256475.FR.php
26 mai 2007
Wolfgang Amadeus, l'enfant au centre
Comme c’est le week-end et qu’il faut bien se changer les idées, parlons un peu musique, de l’enfance de Mozart, par exemple, enfant certes doué mais on connaît tellement d’enfants dont les dons ont été étouffés par l’éducation, tellement de pianistes ratés par l’abus des gammes et des arpèges (je parle en connaissance de cause...) On sait que Mozart n’est jamais allé à l’école ; son seul maître, pendant ses années d’apprentissage fut son père, Léopold, un irresponsable laxiste comme nous allons le voir. Laissons la parole à Marianne Mozart, la grande sœur, la Nannerl des chroniques, ainsi qu’à Andreas Schachtner, trompette à la cour de Salzbourg et ami de la famille.
« Wolfgang était âgé de trois ans lorsque son père commença à apprendre le clavecin à sa fille âgée de huit ans. Et tout de suite l’enfant révéla le talent extraordinaire qu’il avait reçu de Dieu. Souvent il se divertissait pendant des heures à rechercher des tierces au clavecin, avec un plaisir ingénu à entendre l’agréable harmonie qu’il produisait chaque fois. Dans sa quatrième année, son père commença à lui enseigner au clavecin, pour ainsi dire par jeu, quelques menuets et autres pièces : étude qui coûtait si peu de peine aussi bien au père qu’à l’enfant, que ce dernier apprenait une pièce entière en une heure et un menuet en une demi-heure, de façon à pouvoir les jouer sans aucune faute, avec la mesure et la netteté les plus parfaites. Il faisait de tels progrès qu’à cinq ans lui-même composait déjà de petites pièces qu’il jouait au clavecin devant son père et que celui-ci transcrivait ensuite sur le papier (...) Jamais il ne fallut le contraindre pour composer ou pour jouer ; au contraire, il fallait toujours l’en distraire. Autrement, il serait resté jour et nuit assis au piano ou à composer (...) Il avait le désir d’apprendre tout ce qu’il voyait. Il montrait beaucoup de dispositions pour le dessin et pour le calcul ; mais il était trop absorbé par la musique pour pouvoir manifester ses talents en toute autre branche. » (Marianne Mozart, Mémoire à la maison Breitkopf, décembre 1799)
Quelques mois après la mort de Mozart, Andreas Schachtner, ami de la famille, raconte dans une lettre à Marianne en quelles circonstances, Wolfgang, alors âgé de six ans, fit voir à son père sa première composition : « ... son papa lui prit le papier et me montra un brouillon de notes de musique, dont la plupart étaient écrites sur des taches d’encre étalées (car le petit Wolfgang, par inexpérience, plongeait sa plume chaque fois jusqu’au fond de l’encrier, d’où il en résultait, à chaque fois qu’elle touchait le papier, un gros pâté qu’il étendait alors résolument avec la paume de la main pour le sécher, après quoi il écrivait par-dessus). Nous commençâmes par rire de ce qui paraissait un véritable galimatias ; mais votre papa se mit ensuite à examiner l’essentiel, la musique, la composition. Un long moment il se tint tout raide et muet devant la feuille de papier ; enfin deux larmes d’admiration et de joie coulèrent de ses yeux. » (Andreas Schachtner, lettre à Marianne Mozart, Salzbourg, avril 1792)
Un enfant qui se divertit pendant des heures devant son instrument, une étude qui coûte si peu de peine aussi bien au père qu’à l’enfant, un enfant qu’il n’a jamais fallu contraindre pour se mettre au travail, qui sait composer avant de savoir écrire, un père extraordinairement présent mais respectueux, qui examine l’essentiel sans s’attarder sur les taches d’encre, qui enseigne par jeu, c’est ainsi que fut éduqué le petit Mozart. L’enfant au centre en quelque sorte.
[Les textes ci-desssus sont tirés de Jean et Brigitte Massin, Wolfgang Amadeus Mozart, Fayard, 2e éd., 1990]
22 mai 2007
Confieriez-vous vos enfants à Darcos ? (suite de la suite)
Comme on s’y attendait, la France d’après ressemble bien à la France d’hier et le Darcos de 2007 n’a pas changé par rapport au Darcos de 2002. En visite dans un établissement d’Asnières, Darcos a retrouvé ses vieilles lubies d’il y a cinq ans, jugeant « indispensable » le vouvoiement des enseignants par les élèves et « préférable » le vouvoiement des enseignants par les élèves. Laissant croire que les élèves seraient à tu et à toi avec les profs, alors que le vouvoiement est général dans le secondaire, il persiste dans sa conception caricaturale et vide du respect et de l’autorité à l’école. Comme si le respect se manifestait par le vouvoiement ! Qu’attendre donc d’un ministre dont les préoccupations semblent lui avoir été suggérées par le Figaro, qui pour la seconde fois en quelques jours remet le sujet sur le tapis ? Le Figaro, (ou la Pravda, comme l’appelle justement Philippe Watrelot dans sa Revue de presse), depuis de nombreuses années, est avec constance le fer de lance de la réaction éducative : l’apologie des « bonnes vieilles méthodes », c’est, à bien des égards, le Figaro qui l’a initiée, avant beaucoup d’autres. Darcos, qu’on nous a présenté comme un homme du sérail, connaisseur des questions éducatives, s’apprête-t-il à décider de la politique éducative d’après les analyses grossières et ridicules d’un organe de presse ultra-conservateur ? La question mérite d’être posée : l’école est devenue en quelques années le terrain privilégié du populisme. Le vouvoiement, c’est un peu comme le b.a-ba, ça fait les gros titres à la télé, ça fait plaisir à l’électeur et ça masque avantageusement le vide de la pensée politicienne en matière éducative. On ouvre les paris : Darcos, un Robien bis ?
http://www.lefigaro.fr/france/20070522.WWW000000453_ecole_le_vous_mais_pas_de_garde_a_vous.html
20 mai 2007
Confieriez-vous vos enfants à Darcos ? (suite)
On nous l'avait caché : Darcos tenait un blog ; j’y suis donc allé faire un tour et en suis revenu édifié, quoique pas vraiment surpris. Extraits :
Sur les « inféconds chercheurs en sciences de l’éducation » (14/02/2007)
« C’est au carrefour de ces inusables casse-tête, que se place le discours sur la pédagogie (...). ne nous leurrons pas, le primat de la nécessaire transmission des connaissances n’est discuté que par les seconds couteaux ou par les commentateurs professionnels des officines exclusivement pédagogistes...Pourquoi l’armada éducative produit-elle tant d’ignorants, d’illettrés... ? A quoi sert l’assemblée foisonnante et bavarde des experts, des évaluateurs, des réformateurs, des prêcheurs ou des inquisiteurs ? »
Catéchisme à l’école (04/10/2006)
« ...la France devrait approfondir l’idée qu’il faut donner aux jeunes, à l’école, des lueurs sur la transcendance : l’âme, les religions, l’infini, le temps, les valeurs, le fonds spirituel occidental... L’école est engluée dans des problèmes vernaculaires et dans un prêchi-prêcha « droits-de-l’hommiste » global et uniforme qui interdit les hiérarchies, les différences et les choix. C’est une des raisons des difficultés que rencontre la restauration de l’autorité dans les établissements. »
... mais les évêques à ma botte (07/06/2006)
« ...et Nicolas Sarkozy vient de mettre un terme à l’immigation incontrôlée...La population immigrée vit donc du RMI, d’allocations diverses et de soins gratuits. Les évêques qui voit (sic) dans cette régulation de la « xénophobie » feraient bien de réfléchir à ce qu’ils disent, de s’intéresser à la foi et de s’occuper de leurs ouailles en pleine évaporation... »
...et le salut des âmes par la méthode syllabique (07/05/2006)
« ...il faut aujourd’hui arrêter les ravages des méthodes hasardeuses, comme le veut, avec raison, Gilles de Robien... Il faut soutenir que le retour au B.A.BA sera plus efficace que toutes les protestations indignées, tous les aménagements de cycles et tous les recentrages horaires. »
Darcos ? Un Brighelli en soutane aux accents villieristes. Une certaine cohérence, finalement...
Voir aussi un article du Monde (19/05/2007) http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-823448,36-912256@51-907099,0.html
18 mai 2007
Confieriez-vous vos enfants à Darcos ?
Avec Darcos, la France d’après ressemble furieusement à la France d’avant, à la France d’avant-hier, même. De son inoubliable passage à l’Education, il y a quatre ans, comme secrétaire d’état, on se souvient surtout de sa soudaine apoplexie devant les fesses des lycéennes et de son offensive indignée contre les élèves « désirables...qui jouent de leur charme. » Prétendant vouloir mettre toute la France en uniforme, il avait même ajouté que s’habiller librement, c’est « jouer de son charme, manifester un signe discriminant sur le plan sexuel et, par là-même, contrevenir à l’idéal républicain» (sic). A-t-il grandi depuis ? S’est-il guéri de ses obsessions d’ayatollah ? Peut-on vraiment confier l’éducation de ses enfants à un politicien qui ne voit les filles qu’au niveau du string ? Là, franchement, j’ai des doutes.
PS : il y a quelques minutes, Darcos a félicité Robien pour son travail, annonçant son intention de s'inscrire dans ce sillage "réformateur, tolérant, apaisé". Robien "réformateur, tolérant, apaisé" ? Déjà de la provocation bête et méchante...
17 mai 2007
La lettre de Guy Môquet ou la prière à l'école
La résistance au nazisme, c’est bien pratique quand on s’appelle Sarkozy et qu’on a beaucoup de choses à cacher. La lettre de Guy Môquet à ses parents serait donc lue à chaque rentrée scolaire devant des lycéens – qu’on imagine au garde-à-vous – parce que Sarkozy en aurait décidé ainsi ? Remarquons d’abord que la lettre en question est un document intime, familial, à usage privé et qui n’éclaire en aucune façon sur le nazisme ou l’idéal de la résistance. Ce qui n’est pas un hasard car l’idéal de Sarkozy est sans doute assez éloigné de l’idéal de la résistance. Se référer à une figure de la résistance est une manipulation supplémentaire, à vrai dire assez grossière, dans la bouche d’un politicien qui s’est fait élire sur le refus de la « repentance », appel du pied même pas déguisé à tout un électorat à la fibre chauvine et raciste. Ce qu’on est en droit de demander à l’école à propos de certains épisodes de l’histoire, ce n’est pas de réciter des prières ou chanter des hymnes mais plus simplement d’éclairer la conscience des élèves sur la barbarie et l’inhumanité dont les hommes savent se rendre coupables. Et pas seulement les nazis. Les millions de Français qui se sont jetés en 40 dans les bras de Pétain, ceux qui l’ont suivi dans la collaboration, qui n’ont rien trouvé à redire devant la rafle du Vel’ d’Hiv’, devant Drancy ou Beaune-la-Rolande, devant le bombardement de Sétif et les horreurs des guerres coloniales, tous ceux-là ont leur place dans les programmes scolaires. Et puis, surtout, ne pas se contenter de faire défiler des témoignages, d’entretenir la mémoire, ce qui ne servirait pas à grand chose si, dans le même temps l’éducation ne cherchait pas à développer l’esprit critique des élèves, à susciter des questionnements, des réflexes de défiance. Les lycéens doivent savoir que la barbarie ne s’est pas terminée le 8 mai 1945 et qu’ils ont le devoir d’interpeller les classes dirigeantes sur la société d’aujourd’hui, sur les guerres et sur la violence, sur les génocides qui se déroulent sous nos yeux, sur l’injustice et la brutalité d’un monde fondé sur l’exploitation et l’oppresssion. Que peut aujourd’hui, nous appprendre la résistance – je ne parle évidemment pas des nombreux résistants de la 25e heure, ceux qui se sont contentés de prendre les armes quand les Américains étaient aux portes de Paris ? C’est que, dans certaines situations, la désobéissance est légitime. En 2007, les résistants, ce sont par exemple les militants et les sympathisants du Réseau éducation sans frontières qui protègent les enfants sans-papiers des rafles menées par la police et les autorités de l’état. Sur ordre d’un Sarkozy, détournant sans vergogne à son profit l’image d’un jeune résistant. « Ma petite maman chérie, mon tout petit frère adoré, mon petit papa aimé », ces mots par lesquels Guy Môquet s’adresse à ses parents, on les trouve aussi dans la bouche des petits sans-papiers, terrorisés par les descentes policières dans les cages d’escalier ou devant les écoles. Le malheur étant que les larmes et les prières de ces enfants ont contribué faire élire Sarkozy. Triste république !
Finalement, avec cette annonce, Sarkozy confirme ce qu’on savait de ses conceptions éducatives, à la fois naïves et brutales. Exiger des élèves qu’ils se lèvent lorsque le prof entre en classe dispense d’avoir à réfléchir sur les conditions pour que s’instaure un véritable respect dans les établissements scolaires, mais cela fait plaisir à l’électeur. De la même manière, faire lire à chaque rentrée une lettre certes émouvante mais qui est tout ce qu’on veut sauf un témoignage sur la résistance, permet à un politicien sans scrupules de se donner bonne figure et de chercher à occulter une politique éducative dont on a tout à redouter : l’éducation civique telle que la conçoit Sarkozy ne vise pas à former des citoyens critiques et responsables mais bien plutôt à développer chez les élèves des habitudes de pensée moutonnières et paresseuses, à recevoir passivement des messages sans jamais se poser les questions qui dérangent. Reste à savoir si, à la rentrée, les profs accepteront de rentrer dans cette combine malsaine, d’obéir, comme ils en ont trop souvent l’habitude, aux circulaires ministérielles. La résistance commence par des petites choses comme ça.
14 mai 2007
Du sang impur dans le bénitier
Pour une fois que la Marseillaise nous fait bien rire, on ne va pas s’en priver ni en priver le lecteur. On apprend dans Ouest France (14/05/07) que dans une petite commune de la Mayenne, des enfants d’une école conduits par leur adjudant – pardon, par leur instit – ont participé aux cérémonies commémoratives du 8 mai. Devant le monument aux tués par la France (c’est plus conforme à la réalité que « morts pour la France »), encadrés par les anciens d’Algérie, ils ont chanté la Marseillaise. Comme partout ailleurs, la récupération de la victoire sur le nazisme par les anciens d’Algérie ne semble pas beaucoup émouvoir les instits en question. Il est vrai qu’aujourd’hui, c’en est fini de la repentance : chacun sait que le 8 mai 45, c’est un lâcher de ballons que l’armée française offrait aux habitants de Sétif, qu’en octobre 61, les policiers parisiens apprenaient gratuitement aux Arabes à nager dans la Seine, que la guerre d’Algérie n’a jamais existé – c’étaient de simples opérations de maintien de l’ordre – et que, de toutes manières, tout cela ne saurait autoriser à remettre en cause les aspects positifs de la colonisation. Chacun le sait, ou devrait le savoir, ou apprendra à le savoir, comme les enfants de cette riante bourgade de la Mayenne, si bien encadrés comme on l’a vu. Et d’ailleurs, comme l’a dit madame la maire : « Quand toutes les générations sont réunies, la cérémonie prend un sens beaucoup plus important ». Et c’est vrai que les anciens des guerres coloniales entourant les enfants des écoles au son du sang impur, tout cela n’en manque pas, de « sens ».
Pas de quoi rire, me direz-vous, sauf la fin de l’histoire comme je vous l’ai promis. A la fin de la cérémonie, madame la maire a affirmé vouloir renouveler l’expérience avec « peut-être – rapporte le journaliste – un passage à l’église pour une prière » (sic). Si vous voulez mon avis, avec les tares de la république plus les tares de l’Eglise, ils sont plutôt mal barrés les enfants de l’école.
10 mai 2007
Démocratie ou gérontocratie ?
Le sondage Ipsos du 6 mai sur les motivations de vote des Français le confirme : les personnes âgées ont massivement voté Sarkozy au second tour des présidentielles, Sarkozy est d’abord l’élu des retraités. D’où cette question légitime : est-il normal que l’avenir d’un pays et, tout spécialement, celui des jeunes générations, soit décidé par une classe d’âge qui, majoritairement, a son avenir derrière elle ? Cette interrogation paraît tout spécialement pertinente pour ce qui touche aux questions éducatives et aux motivations du vote des plus âgés. Ce n’est pas faire injure à des hommes et des femmes qui ont quitté l’école il y a un demi-siècle, qui n’ont plus d’enfants d’âge scolaire, que de penser que leur jugement sur l’éducation et le système scolaire se touve faussé par leur source quasi-unique d’information : la télé. L’école à feu et à sang, sous le joug des bandes ethniques, l’école où l’on n’apprend plus rien, où les élèves sont livrés à eux-mêmes, cette caricature, on la doit à la fois aux traditionnalistes et aux médias qui ont largement contribué à populariser leur idéologie. Devant le ministre de l’EN en personne qui prétend que depuis Mai 68, « on ne met plus de notes à l’école », comment l’électeur âgé pourrait-il déceler mensonge et manipulation grossière ? Avec sa dénonciation de Mai 68, de la disparition des repères, de l’éducation permissive, Sarkozy a visé juste, même s’il a tout faux. C’est d’ailleurs cette classe d’âge dont il recherchait les suffrages. Pour Sarkozy, comme pour ses électeurs, la question éducative se résumerait donc à un impératif tout simple : restaurer l’autorité, même s’il est clair que pour lui l’autorité se ramène à des rituels désuets (faire se lever les élèves devant le prof, combien de fois l’a t-il répété au cours de sa campagne ?) ) ou à une forme d’enseignement basée sur la traditionnelle répartition des rôles entre le prof qui parle et les élèves qui écoutent en silence. C’est cette conception de l’éducation que plébiscitent les personnes âgées, par ignorance de la réalité scolaire du moment, des véritables enjeux de l’enseignement mais aussi par cette méfiance viscérale de beaucoup d’entre elles pour les plus jeunes. Nul doute qu’elles accueilleront avec faveur la première mesure que prendra Sarkozy – tout un symbole – à savoir l’abaissement de la majorité pénale à 16 ans, comme elles ont applaudi à la mise en place depuis cinq ans de tout un arsenal répressif qui vise principalement les mineurs et les immigrés ; les mineurs immigrés. Pourtant, les plus âgés devraient se montrer un peu plus prudents dans la stigmatisation des jeunes à laquelle ils participent trop souvent. Quel avenir leur ont-ils préparé ? Quel monde vont-ils leur laisser ? Avec un chômage incompressible, un environnement gravement et peut-être définitivement dégradé, un système de protection sociale et de retraite hypothétique, des déficits publics obérant les futurs choix politiques, on sait bien que les jeunes générations auront bien plus de mal à trouver leur place que leurs aînés. Ces derniers sont-ils alors les mieux placés pour se poser en censeurs de la jeunesse ? Le vote Sarkozy, c’est d’abord ça, me semble-t-il : non pas dicté par le souci de l’intérêt général mais par la peur de bien improbables barbares qui viendraient troubler leur retraite. Et le refus de s’interroger sur ses propres responsabilités. Un vote égoïste donc. Les jeunes ont tout à craindre de Sarkozy. Et, alors que certains d’entre eux ont déjà commencé à le lui faire savoir, même si ce n’est pas de la meilleure manière qui soit, on pressent que la lutte des classes à venir n’opposera plus les classes sociales entre elles mais les classes d’âge.
http://www.ipsos.fr/presidentielle-2007/pdf/ssu-2eTour.pdf
09 mai 2007
Interdire les châtiments corporels
Gifles, tirages de cheveux ou d’oreilles, coups de martinet ou de chaussure, pincements, secouages, poivre ou piment dans les yeux, ce sont quelques uns des châtiments corporels couramment utilisés sur les enfants un peu partout dans le monde. Les bonnes vieilles méthodes éducatives comme dirait Brighelli. Dans Libé d’aujourd’hui, Olivier Morel, fondateur de l’Observatoire de la violence éducative ordinaire et auteur de la Fessée, cent questions-réponses sur les châtiments corporels (Ed. la Plage) revient sur le sujet (voir aussi Journal d’école du 29/04/2007). En Europe, 18 pays ont déjà interdit toute forme de violence physique sur les enfants mais pas la France, pays de cogneurs d’enfants. Un combat à mener dans les mois et les années qui viennent, pour contrer ce vent mauvais qui souffle sur l’éducation.
http://www.liberation.fr/vous/252572.FR.php
